Le Test de Rungholt [Méthode Belloc 1] de Laurent Genefort
On parle beaucoup ces temps-ci d'un éventuel revival de l'horreur, mais une autre tendance mérite sans doute tout autant d'être soulignée, le regain de ce que Feyd Rautha appelle le "roman policier refourgué sous un label imaginaire", et les Japonais, le polar irrégulier, ou henkaku tantei shôsetsu : voyez Briser les os et Chanter le silence de Cassandra Khaw, Une espèce en voie de disparition de Lavie Tidhar et, donc, Le Test de Rungholt de Laurent Genefort (ouvrage lu en service de presse).
J'ai parlé de "tendance", mais cette hybridation entre polar et SF me semble plus une évidence générique qu'une monstruosité fortuite, tant sont aisément superposables une structure d'enquête (la "découverte méthodique et graduelle, par des moyens rationnels, des circonstances exactes d'un événement mystérieux", pour citer Régis Messac) et une technologiade (l'exercice, par un Habile Homme, de sa maîtrise technologique sur un Corps Fertile, un domaine pouvant être autant physique que mental, pour mentionner Istvan Csicsery-Ronay).
Par ailleurs, la publication du Test de Rungholt révèle une certaine constance, par-delà les tendances donc, chez un éditeur (Gilles Dumay, pour ne pas le nommer) qui a déjà publié moult "polars", cyberpunk comme le Gnomon de Nick Harkaway, ou intergalactiques, comme Quitter les monts d'Automne d'Emilie Querbalec et, bien sûr, la trilogie (Emissaire des morts, La Troisième griffe de Dieu, La Guerre des marionnettes) qu'Adam-Troy Castro a consacré au personnage d'Andrea Cort (auquel j'ai fatalement pensé, comme Feyd Rautha et le Nocher des livres, je reviendrai sur cette référence).
Outre les aperçus profonds qu'ils ouvrent sur notre humaine condition (j'en reparlerai), le charme de telles histoires tient en partie à la façon dont elles transposent, dans un futur plus ou moins proche, les menus détails technologiques qui parsèment tout bon polar ; je ne résiste pas au plaisir de vous citer quelques exemples de la façon dont Laurent Genefort s'acquitte de l'exercice (je laisse de côté la question de savoir si ces remplacements techniques sont ou non un réel progrès) :
– "Elle plaça ses mains sous un appareil fixé au mur, puis les tourna lentement tandis qu'un film polymère était vaporisé sur sa peau. Trois secondes supplémentaires sous un éclairage UV firent coaguler la pellicule en un revêtement élastique remplaçant avantageusement les gants de chirurgien." (pages 33-34)
– "Accroupie sur une sorte de tapis de prière afin de ne pas créer d'empreintes, elle passait une râpe laser au-dessus du corps. L'instrument avait remplacé les cotons-tiges d'écouvillonnage, le laser soulevant la couche de cellules à prélever, qui allait se coller sur une languette." (page 104)
– "Une palissade holographique se dressait devant eux. La paroi d'un gris neutre s'ornait de pictogrammes de dissuasion, ainsi que d'inscriptions invoquant le Code civil. Leur accréditation l'empêcha de carillonner lorsqu'ils la traversèrent. La paroi se reforma dans leur dos en ondulant légèrement. C'était la première fois que Belloc voyait ce dispositif à l'oeuvre. On se contentait d'ordinaire de déployer un cordon, surtout en forêt, où le trafic piétonnier était rare."
Evidemment le soin apporté à ces détails ne vaudrait rien s'ils n'étaient pas au service de la structure d'ensemble, déployée ici dans cinq parties de taille croissante (3, 4, 5, puis 6 et 6 chapitres), qui représentent autant d'affaires criminelles (impliquant toutes des aliens) soumises à la sagacité du "trio" (page 170) Ingrid Belloc, Mendoza et D'jee'r – au sein d'une "exclave terrestre" (page 12), Rungholt, qui sert à tester la possible intégration de l'humanité dans une fédération intergalactique, la Mosaïque (le Maki voit un "bémol" dans ce "postulat de départ", l'approvisionnement, mais Laurent Genefort a bien précisé page 16 que des "champs" sont inclus dans ce territoire).
A part trois passages (parfaitement justifiés) du point de vue de Mendoza (la fin du chapitre 10, pages 123-131 ; le chapitre 15, page 178-187 ; le chapitre 20, pages 238-249), Le Test de Rungholt suit principalement Ingrid Belloc, le personnage qui donne son nom à la saga (je mets délibérément de côté la brève sortie de son point de vue en page 13, qui vise, assez maladroitement à mon sens, à la décrire de l'extérieur ; étant donné qu'à part ça la narration du Test de Rungholt est d'une fluidité quasi-parfaite, je range cette infirme maladresse avec les autres menues scories de l'ouvrage, l'anglicisme de la page 108, le lapsus calami de la page 180 et la légère contradiction entre les pages 113 et 124).
Même s'il est légitime de penser à Andrea Cort (comme l'ont fait Feyd Rautha et le Nocher des livres, et moi aussi j'avoue), le personnage d'Ingrid Belloc s'inspire à l'évidence beaucoup de la Kay Scarpetta de Patricia Cornwell, comme l'a d'ailleurs remarqué Albédo : elle est blonde, elle est médecin légiste, et son acolyte principal (Mendoza donc, au lieu de Pete Marino) est "un cliché ambulant", mais "un bon limier" (page 127), en dépit de son "humour douteux" (page 151).
Ingrid Belloc a cependant son originalité : pour elle, la médecine légale est plus "une raison de vivre" qu'un "métier" (page 166), elle fait montre autant de "froideur analytique" (page 89 que de "curiosité" (page 57), elle préfère "le silence" (page 168) à "une nappe sonore" (page 88), elle est "asociale" (page 143) et sujette à la "mélancolie" (page 89) – autant de traits autistiques qui contribuent à la faire vivre sous nos yeux (et non, je ne surinterprète pas, elle se demande ouvertement page 70 si elle n'est pas "schizophrène, autiste").
Vous l'aurez deviné au vu de cette description sommaire, Ingrid Belloc est en quelque sorte l'exact inverse du professeur Borigonkar mis en scène dans "Ethfrag", un des textes qui ont valu un Grand Prix de l'Imaginaire (bien mérité) à Laurent Genefort – notamment parce qu'elle est guidée par une "éthique" (page 78), celle de "la vérité due à la victime" (page 135), mais aussi parce qu'elle est capable de recul sur elle-même (je cite un dialogue de la page 156, où perce aussi l'ironie qui rend plaisantes tant de pages de La Méthode Rungolt) :
"– Faites-le, si vous en avez la possibilité.
– C'est un ordre, ou vous êtes juste du genre obsessionnelle ?
– Les deux, je le crains."
Même si Ingrid Belloc, exactement comme Andrea Cort, évolue au cours de l'histoire (de façon sans doute moins spectaculaire, mais bien réelle, voir ses relations avec la plante alien des pages 11, 58, 146, 159, 217 et 293-294), elle reste bien entendu fidèle à ce qui la caractérise en premier lieu, sa capacité à littéralement se couler dans un corps étranger, tout comme Andrea Cort excelle à se couler dans un esprit radicalement autre (page 70) :
"A mesure qu'elle explorait ce monde inconnu, le puzzle se complétait. Un sentiment de connivence avec son sujet s'était emparé d'elle, une empathie différente de ce qu'elle ressentait d'ordinaire vs-à-vis de ses congénères. La joie de voir l'harmonie émerger du chaos de pièces disparates et composer un être autrefois vivant, support d'une conscience équivalente ou supérieure à la sienne. Il y avait comme un miracle dans la compréhension de ce tout."
Comme ce passage le démontre, à mon sens le "vertige" (page 265) que Laurent Genefort entend nous procurer dans Le Test de Rungholt découle du fait que la besogne en apparence mortifère d'Ingrid Belloc est au fond une rencontre émerveillée avec une autre forme de vie, l'autopsie se changeant en un de ces voyages endoscopiques qui nous font découvrir, dans le grotesque d'un corps morcelé, des espaces intérieurs sublimes (cette dernière expression est de Kim Sawchuk, Fleur Hopkins-Loféron l'évoque en page 92 de son indispensable essai Voir l'invisible, mais aussi dans cet article).
Cette parenté avec les histoires de voyage intérieur (qu'a aussi perçu Soleil vert, vu qu'il parle de "découverte d'un monde nouveau") est encore plus claire page 173 :
"Ce fut comme si elle avait embarqué dans le cockpit d'un vaisseau spatial, survolant en rase-mottes un planétoïde inconnu crevassé de failles. Son voyage la fit passer entre des ganglions pareils à des haricots géants, puis des méduses évoquant de crépusculaires cathédrales. D'autres organes s'ébauchaient devant les multiples capteurs du pulpe à mesure que ses appendices s'enfonçaient dans les entrailles. Un accordéon de plaques reliées par des fibres s'était échoué sur une grève marécageuse, bordée de tartre vermeil..."
Cette immersion dans l'altérité radicale (pour reprendre une récente expression de Lionel Evrard, qui aurait probablement séduit Jean-Marc Gouanvic) pourrait paradoxalement être étiquetée par une expression des racistes de Rungholt, la "dissolution de l'humanité dans une alienité submersive" (page 231, une des nombreuses piques politiques bien senties que Laurent Genefort adresse à notre triste monde) – le roman tout entier fonctionnant comme un retournement de cette expression, un peu comme Aimé Césaire revendiquait le terme de nègre.
Vous allez me dire que je surinterprète, mais ce n'est évidemment pas un hasard, comme l'a remarqué Florent Toniello avant moi, si l'une des assistantes d'Ingrid Belloc s'appelle Donna Haraway (et reçoit une personnalité bien réelle, comme tous les personnages secondaires de Laurent Genefort, dont il faut ici saluer, une fois de plus, l'excellent travail) – la technique était déjà utilisée dans "Ethfrag", mais avec Cesare Lombroso...
De fait, on retrouve bel et bien dans l'attitude de Belloc un écho de la dénonciation par la philosophe et biologiste de la façon dont la science, par exemple la primatologie, tourne trop souvent à l'orientalisme, autrement dit refuse de voir la continuité entre les savants et leurs sujets d'études, qu'elle place artificiellement à distance – je cite ici la page 198, que le Ray Nayler de La Montagne dans la mer n'aurait pas reniée :
"Des arthropodes à tête de boomerang, des amas mouvants de pelotes de laine, des mikados vivants, voilà ce qu'on trouvait ici même dans cette pièce, ou en marchant cinq cent mètres dans la rue. Mais était-ce plus prodigieux qu'une créature à sang bleu possédant trois coeurs, neuf cerveaux et des yeux sensibles à la lumière polarisée – bref, une banale pieuvre ? C'est pourquoi Belloc n'en avait cure : l'exotisme était une perte de temps. Les aliens ne composaient pas un cabinet de curiosités."
Des réflexions profondes cachées sous des intrigues divertissantes (d'où un ton alternant entre ironie et gravité), des personnages très soignés (avec pour une fois une vraie parité hommes-femmes), un world-building impressionnant (voir ci-dessous ma recension des aliens mentionnés par Laurent Genefort dans ce premier volume) : c'est peu dire que Le Test de Rungholt est un pur régal – et qu'on attend avec impatience le deuxième volet des aventures d'Ingrid Belloc.
Petit dictionnaire des espèces aliens
BARATORNIE [l'espèce de l'officière de liaison de la Mosaïque] : "un épiderme de momie d'où jaillissait de temps à autre un tapis d'aigrettes" (page 223)
BRINX (pages 11 ou 58)
CATOPEL-OKKAIE (page 217)
CREIDEKAN (page 135)
DENADDAR (page 229)
ENOÏME [l'espèce d'Epheriasis] (page 227)
ENONTHE [l'espèce de Nivuktut] : "des allures d'étoile de mer obèse" (page 60)
FABERE (page 101)
GOIAL : "pelote de fourrure drue et de câbles d'acier entremêlés" (page 46)
GON'DJEELI [l'espèce de D'jee'r, le contrôleur de la Mosaïque] : "deux membres inférieurs articulés au milieu" et "des bras-gigognes" (page 20), "un cerveau liquide" (page 131)
GOUAMANI : "un tronc large, plat comme une limande, qui hissait à deux mètres du sol une tête au profil de violon" (page 48), des "fronces semi-vivantes" en guise de peau (page 50)
OCTONIEN : "exhalant d'atroces relents de chair brûlée en guise de bonjour" (page 256)
QIQX (page 278)
QWELILOBEI : ne pouvant "s'empêcher de se trancher une lamelle de leur anatomie et de vous l'offrir en cadeau de bienvenue quand vous faisiez connaissance" (page 256)
RELIXE : "trois paires de membres" et "une tête ronde et menue" (page 105)
SPILGAS (pages 89 ou 278)
SIRVEKA : "aliens qui cheminent avec ce qui ressemble à un déambulateur" (page 55)
SUSERIN [l'espèce de Noncuo, Nonglé et Nonzam] : "des créatures à la physionomie hiératique, grands sans êtres gigantesques, dotés de corps vermiculaires recourbés", avec "de courts membres locomoteurs en bas, et préhenseurs dans la partie supérieure", mais aussi "une peau de tatou" (page 242)
UPSILON [l'espèce d'Ykhuil] : "un bretzel vivant" (page 218)
URSAPHE (page 101)
VEDARQUE : "des antennes partout" (page 195)
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