lundi 6 avril 2026

Mémoire bouchée

Le Désert du monde de Jean-Pierre Andrevon


Dans ses Chroniques du bel canto, Aragon déplorait que la croissance des jeunes poètes de son temps ait manqué d'apports en vitamines littéraires telles que les Anciennetés de Saint-Pol Roux (le chaînon manquant entre le vers de Baudelaire et celui d'Apollinaire, soit dit en passant) ; il pointait ainsi la nécessité d'une culture minimale nécessaire pour écrire (mais aussi critiquer) de la poésie.


L'observation vaut tout autant pour la science-fiction (et l'imaginaire en général), domaine dans lequel il paraît difficile, par exemple, d'ignorer l'oeuvre d'un Jean-Pierre Andrevon, sous peine de souffrir d'une terrible carence en vitamine A (j'ai déjà eu l'occasion de signaler ici, à propos d'un numéro du Novelliste reprenant une de ses nouvelles, co-écrite avec George W. Barlow, l'intemporalité de certains de ses textes).


Heureusement le Bélial' a décidé, pour ses trente ans, de rejoindre l'Arbre Vengeur dans cette entreprise de santé publique littéraire qui consiste à fournir, au lectorat carencé, des textes aussi salutaires que L'Espace de la révélation d'Alastair Reynolds (dont je parlerai bientôt, promis) et, donc, Le Désert du monde de Jean-Pierre Andrevon (ouvrage lu en service de presse).


Disons-le d'entrée : c'est un roman important, et pas simplement parce qu'il a joué un rôle dans la vocation d'Olivier Girard (voir la postface, page 299), ou parce qu'il a été, à sa sortie, salué par Michel Jeury (l'Alain Damasio de l'époque), qui l'a comparé, à tort selon Andrevon lui-même (page 294) et aussi selon moi, au Malevil de Robert Merle.


Si Le Désert du monde est un roman important, c'est bien parce que Jean-Pierre Andrevon y fait jouer à plein, avec une économie de moyens remarquable, les ressorts de cette science-fiction qui parie sur l'étrangement cognitif pour nous pousser à nous interroger sur l'essence même de notre humanité (une préoccupation qui perdurera, chez l'auteur, jusque dans ses nouvelles pour les Territoires de l'inquiétude).


Même si le roman emprunte les codes du post-apo (un homme se réveille amnésique dans un village ayant été à l'évidence été victime d'une catastrophe), l'enjeu n'est clairement pas la survie et/ou la reconstruction de la société, comme dans Malevil (ou Walking Dead, pour prendre un exemple récent de cette politique-fiction cher à Robert Merle), mais le sens de la vie, tout simplement.


Dans l'ambiance (et jusque dans l'obsession pour les montres et le tournant narratif du chapitre 8, dont je ne dirai rien, contrairement à Soleil vert), on est donc  beaucoup plus proche à mon avis de Je suis une légende de Richard Matheson, mais sans vampires, voire du désenchanté Quinzinzinzili de Régis Messac – et on pense aussi, par moments, au Spleen de Baudelaire (page 48) :

Il n'y avait pas un souffle de vent, pas le moindre parfum traînant dans l'atmosphère, ni la moindre humidité. La température de l'air était toujours mal définissable, vaguement tiède ; mais en réalité, il en était d'elle ainsi que de l'eau d'un bain qui est à la température du corps : l'homme ne la sentait pas, et c'était une autre de ces impressions maléfiques que dégorgeaient les nuées trop claires et trop basses qui pesaient sur la roue comme un immatériel couvercle.


En fait, suivant un procédé (à la Philip K. Dick, voir page 275) qu'Andrevon reprendra dans Cauchemars... cauchemars ! (et qui annonce The Truman Show, Soleil Vert et Lekarr ont raison), nous savons, dès le début du roman, que les événements auxquels nous allons assister sont en fait mis en scène, via “trivision” (page 15 ou 16), par de mystérieux personnages, l'enjeu étant pour le protagoniste (comme pour nous) de comprendre à quoi tout ça rime (c'est une forme de ce que j'appelle le novum caché, voir ma chronique des Sentiers de recouvrance).


Ceci dit, même si ces metteurs en scène transcendantaux (et “buveurs de rêves”, page 191) semblent à première vue des avatars de l'auteur lui-même (ils introduisent d'ailleurs, quand le besoin s'en fait sentir, des péripéties comme celles du chapitre 3, qui ont inspiré sa couverture à Zariel), ils ressemblent en fait beaucoup plus à... nous, les lecteurs et les lectrices avides de comprendre ce qui se passe vraiment dans la tête du personnage.


Derrière le retour, digne du Ballard de L'Île de béton, à cette robinsonnade qui est, suivant Istvan Csicsery-Ronay, la matrice structurelle de la science-fiction (ce qui est évident chez Verne), l'enjeu est bel et bien en effet, plus que de voir vivre un “naufragé” sur “une île déserte” (page 187), de déterminer s'il est possible d'être encore un homme – cet animal social – quand on est privé à la fois de société et de passé – ou si l'on devient alors étranger à soi-même, aliéné dans tous les sens du terme (page 39) :

Et ce visage, qu'il ne reconnaissait pas se regardait avec un air perdu, désemparé, effaré.

Cet inconnu, il devait s'en convaincre, c'était lui. Quel âge ? Il ne savait pas. Entre trente et quarante sans doute. Mais quelle importance... Il s'arracha avec peine à cette fascination, fit en somnambule le tour de la cuisine, scrutant chaque chose avec une étrange fixité dans le regard.


En lisant Le Désert du monde, il est difficile de ne pas penser à la conception de l'homme chez le Henri Bergson de Matière et mémoire, comme un cône renversé dont la pointe (le corps, incluant le cerveau)) serait en contact immédiat avec la surface des choses, alors que la base (l'âme, voire l'inconscient) contiendrait la totalité de l'expérience jamais vécue par l'individu (librement mobilisable par l'esprit pour prendre une décision) – dans cette configuration, la mémoire sémantique (ce qu'Andrevon appelle page 267 “la connaissance intuitive, eidétique, c'est-à-dire visuelle, de votre environnement”) serait au milieu du cône, en-dessous donc de la mémoire épisodique (appelée “mémorisation événementielle” page 267).


Tout l'enjeu du Désert du monde est précisément en effet de rétablir, dans ce cône qu'est le personnage principal, la connexion rompue entre le haut et le bas, entre son destin, individuel et collectif, tel qu'il peut affleurer dans ses rêves (non sans distorsion, Andrevon ne me semblant pas souscrire à la vision erronée de la mémoire restaurable) et la simple corporalité qui le fait errer dans les rues du village et se nourrir (page 99, avec une subtile évocation de sa cohésion perdue) :

"Il mangea trois des tartelettes sans goût, lentement, en mastiquant avec patience chaque bouchée, buvant de temps à autre un peu de l'eau à température du temps. Ensuite il s'amusa à rassembler en un petit tas cohérent toutes les miettes de pain et de gâteau qui résultaient de son repas."


Dit autrement, il faut débonder cette “mémoire bouchée” (pages 40, 44 ou 160) et ainsi parvenir à une forme de communication totale dans son être, de plénitude autant mémorielle qu'existentielle, à même de surmonter “la profonde vacuité de cette existence en rond” (page 190, avec une interrogation sur le besoin de linéarité historique de l'homme) – et non je ne superpose pas indûment cette vision “verticale” de l'homme sur le roman, elle est explicite page 95 :

D'autres pensées lui venaient. C'était comme si la cage vide de son cerveau s'était remplie peu à peu d'une poudre de souvenirs vague qui se serait écoulée par un trou d'aiguille percé à son sommet.


Cône, cage... Vous aurez peut-être compris où je veux en venir : Le Désert du monde – et c'est en partie ce qui fait son actualité – est clairement une fiction-panier à la Ursula K. Le Guin, en ce sens que le protagoniste (et nous avec) cherche à recueillir, dans le panier de son esprit, ses souvenirs perdus, plutôt qu'à combattre tout ce qui croise sa route – d'où cette préférence (comme chez André Dhôtel, j'en parlais à propos des Chants de Nüying) accordée à l'épiphanie plutôt qu'à l'événement, et à l'exploration plutôt qu'à l'affrontement (page 51) :

Mais une heure ou deux.. et tant d'événements !

D'événements ? Ce n'était pas le mot exact. En vérité, il ne s'était rien passé, il n'avait fait que pénétrer pas à pas au sein d'un mystère horrible qui le dépassait.


Pourtant quand vient la solution à ce “mystère horrible” (un mystère qui prend, soit dit en passant, la forme de ce monde inversé peuplé d'objets sans finalité dont Sartre parlait à propos de Kafka, et moi, de Point de suture) elle plongera le personnage (et nous avec) “dans une topologie de l'épouvante” (page 223) et le forcera à participer (et nous avec) à de véritables “olympiades de l'épouvante” (page 245, avec sans doute un lointain souvenir de la façon dont Aragon, encore lui, qualifiait, dès 1943, les camps de concentration).


Dans ces passages glaçants, Andrevon manifeste, pour retranscrire toute l'absurdité de l'horreur vécue (en rêve ?) par le protagoniste, autant de maestria stylistique que dans ses nouvelles (page 166) :

La pente était forte sur les premiers contreforts des collines ondulantes, et il trébuchait, il soufflait, il toussait, il ne parvenait plus à reprendre sa respiration. Il ouvrait la bouche en grand, comme un poisson hors de l'eau, et dans sa bouche s'écrasaient les gouttes poisseuses et grasses de la pluie de cendre liquide. Il ouvrait la bouche, mais il ne s'y précipitait plus qu'un air lourd de particules en suspension, acidité, amertume, miasmes, poisons.


Cette éprouvante prise de conscience de “l'homme, son imprévoyance, sa cupidité, sa férocité, sa folie” (page 270), c'est pourtant ce qui permet au protagoniste (et nous avec ?) de quitter sa “pseudo-vie” (page 257, Agamben aurait dit sa vie nue) ; et c'est probablement dans ce paradoxe, ou plutôt dans cette dialectique, que gît, au-delà du désenchantement, la petite lueur d'espoir qu'abrite, peut-être, Le Désert du monde – et qui contribue à son actualité, en ses temps où la catastrophe est, hélas, pour demain matin.





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