L'Espace de la révélation d'Alastair Reynolds
Vous avez envie de ressentir “un sentiment de crainte écrasante” (page 637) devant des phénomènes trop vastes pour être appréhendés sereinement par un esprit humain ? d'éprouver “l'impression d'être dans la nacelle d'un dirigeable, voguant sur un océan inexploré, sous un ciel nocturne sans étoiles” (page 164) ? ou encore “l'impression de vivre une odyssée homérique” (page 165) ?
Aucun problème, Alastair Reynolds est là, avec L'Espace de la révélation (ouvrage lu en service de presse), “un laboratoire à idées” (dixit le Maki) qui mérite amplement sa réédition dans la toute nouvelle collection Archives du Futur, aux côtés du Désert du monde de Jean-Pierre Andrevon (NB : pour l'occasion, la traduction initiale de Dominique Haas a été dûment révisée par Laëtitia Rondeau, mais il demeure quelques scories mineures, comme le flottement terminologique entre l'habituel “extruder” et le curieux “extrader”, ce qui était sans doute inévitable vu la taille du texte).
Il faut bien le dire, peu de premiers romans donnent comme celui-ci l'impression d'ouvrir de nouveaux sentiers dans le paysage de l'imaginaire (sentiers où s'engouffreront, par exemple, le Peter Watts de Vision aveugle et d'Echopraxie ou encore, suivant Tachan, Liu Cixin), tout en reprenant les grandes oeuvres l'ayant précédé dans le genre – et pas seulement dans le sous-genre du space opera.
Comme le signale Emmanuel Tollé dans sa postface (page 687), L'Espace de la révélation relève du “New Space Opera”, qui ambitionnait de renouveler le sous-genre sur au moins trois points : “rigueur scientifique, développement des personnages, intégration d'éléments issus du cyberpunk”.
On ne s'étonnera donc pas de trouver dans le roman des envolées scientifiques, des personnages féminins forts (j'y reviendrai un peu) et des références appuyées aux 2001 et 2010 de Clarke (j'y reviendrai beaucoup), voire à la flamboyance d'un Vance (le teeconax des pages 120 et 141), autant qu'à Ghost in the Shell (le Voleur de Soleil est un avatar évident du Puppet Master, et je ne parle même pas de la page 486) ou Neuromancien (“la matrice informatique” de la page 655).
Reynolds ne s'arrête pas là dans son brassage des genres : avec les Mystifs, il s'offre un gros clin d'oeil au planet opera Solaris de Lem (influencé, comme Clarke, par Stapledon) ; mais il lorgne aussi (c'est un peu sa marque de fabrique, voir La Grande muraille de Mars) du côté du polar (voir le clin d'oeil au Parrain page 131 ou encore la façon dont Philip Lascaille rappelle à la fois, pages 118-119, Archimède et le Hannibal Lecter de Thomas Harris) ; et il n'oublie pas la SF des origines, celle de Shelley (j'y reviendrai) et Verne (le nom du capitaine John Brannigan semble inspiré de celui du capitaine John Branican de Mistress Branican).
Son point de départ, toutefois, c'est bel et bien me semble-t-il les 2001 et 2010 de Clarke, dont il ne va pas se contenter de reprendre les éléments marquants (monolithes noirs et lumière blanche, pour le dire vite et mal) ; il va aussi leur donner un sens différent par rapport aux zélateurs de Clarke adeptes de la panspermie dirigée.
Mais commençons par ce que Reynolds reprend de Clarke, à savoir un jeu de piste xénoarchéologique menant le personnage de Dan Sylveste (et nous avec) d'artefact en artefact, pour finir bien sûr par ce que Stephen Baxter appelle fort justement, en quatrième de couverture, “l'artefact extraterrestre le plus étonnant et le plus original de la SF moderne” ; je ne dirai rien de ce dernier pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, me contentant de mentionner un des premiers artefacts du roman, où l'influence de Clarke est évidente (page 23) :
“Le sol sur lequel ils se tenaient devint vitreux, immatériel – une matrice brumeuse dans laquelle reposait quelque chose d'immense, de gigantesque. Un obélisque, un monolithe de pierre taillée, lui-même enfermé dans une succession de sarcophages rocheux, qui mesurait vingt mètres de hauteur. Les fouilles n'avaient exposé que les quelques centimètres de son sommet. L'un des côtés présentait des traces d'écriture, plus précisément l'une des dernières formes graphiques amarantines standard.”
Si Dan Sylveste est à l'évidence l'Homme Habile de cette technologiade, comme le prouvent d'ailleurs ses “yeux magiques” (page 226), son Texte-Outil à lui (je reprends les archétypes définis par Istvan Csicsery-Ronay), ou sa localisation, au début de l'histoire, près la ville de Cuvier (Reynolds n'est pas le seul à voir dans le naturaliste français, pourtant battu en brèche par Darwin, un modèle pour les enquêteurs, voir Les Inconnus de Heidelberg de Virgil Gheorghiu), les mystères qu'il tente de résoudre (le Corps Fertile du roman, voir la comparaison de la page 546 avec une “photo porno”) se répercutent sur les deux autres lignes narratives.
Ainsi, si Ilya Volyova recherche l'aide de Sylveste pour tout autre chose que ses compétences xénoarchéologiques, elle se retrouve elle aussi face à un étonnant artefact, lui aussi digne de Clarke, après s'être débarrassé d'un membre de l'équipage devenu psychotique (pages 101-102) :
“C'était le seul objet de la pièce qui n'était pas amarré quand Volyova avait tué Nagorny. Il était intact, mais elle sentait que sa place devait être debout, avant, à dominer la chambre de sa majesté prémonitoire et menaçante. Il était énorme, et probablement en fer. Le métal, aussi noir que l'ébène, avalait la lumière comme la surface d'un emboîtement vélaire. Chaque centimètre carré de la surface était sculpté, orné de bas-reliefs trop complexes pour livrer tous leurs secrets au premier coup d'oeil.”
Quant à Ana Khouri, qui va remplacer Nagorny au pied levé, elle va également être confrontée à un semblable indice en trois dimensions en entrant dans l'antichambre de sa vraie employeuse, qui va la charger de tuer Dan Sylveste (page 130, avec une comparaison implicite avec un puzzle) :
“Et toutes ces sculptures hideuses... Soit elle était passée devant des heures plus tôt, soit des ferments récessifs de son imagination remontaient des profondeurs de son enfance. Des horreurs de jardin d'enfant. Leurs formes convulsées, acérées, calcinées, la dominaient de toute leur hauteur, projetant des ombres démoniaques. Khouri déduisit, encore un peu vaseuse, que ces choses devaient s'assembler d'une façon ou d'une autre, ou qu'elles l'avaient jadis fait, même si elles étaient trop tordues et déformées pour ça à présent.”
De cette présentation sommaire des trois lignes narratives (qui vont évidemment converger) et des trois personnages principaux (auxquels il faudrait sans doute ajouter celui de Pascale, la troisième femme forte du roman), vous avez sans doute retiré l'idée – parfaitement juste – que Dan Sylveste tient plus du “savant fou” à la Frankenstein, qu'il faut empêcher, quitte à le tuer, de s'approcher trop près de certaines vérités.
La page 661 est me semble-t-il très claire sur cet aspect Prométhée moderne (le sous-titre du roman de Shelley) du personnage de Dan Silveste – et probablement, à travers lui, de l'humanité toute entière, Reynolds s'inscrivant clairement dans la mouvance contre-anthropocentrique de la SF :
“Sylveste avait toujours conscience qu'il avait tort de s'en approcher, mais la curiosité – et un fort sentiment de prédestination – le poussait à avancer. Cette démarche était peut-être issue d'une partie basique de son esprit qui relevait du besoin d'affronter le danger et de le dompter. Le même instinct qui avait dû amener au premier contact avec le feu, au premier sursaut de douleur et à la sagesse consécutive.”
L'originalité de Reynolds par rapport à Clarke, et surtout à ses adeptes, tient précisément à la façon dont les artefacts extraterrestres vont interagir avec l'humanité ; si l'explication de leur rôle arrive tardivement dans l'oeuvre (où elle occupe donc la place d'un novum caché), le nom du cycle de romans (les Inhibiteurs) où s'inscrit L'Espace de la révélation est suffisamment clair me semble-t-il pour que je puisse en parler sans trop déflorer l'intrigue (au pire, sautez le paragraphe suivant si vous craignez le moindre spoiler).
Comme l'a remarqué Feyd Rautha en son temps, mettre en scène des extraterrestres plus prompts à éradiquer la vie biologique qu'à l'encourager plus ou moins directement (la fameuse panspermie dirigée à laquelle on réduit trop souvent l'oeuvre de Clarke) permet en effet à Alastair Reynolds de fournir une explication crédible au célèbre “paradoxe de Fermi”, à savoir “la vieille dichotomie entre la relative simplicité du vol interstellaire, surtout pour les émissaires robotisés, et l'absence complète d'émissaires issus de civilisations non humaines” (page 627) – une explication bien meilleure que la mienne, qui considère qu'aucun extraterrestre ne voudrait fréquenter une espèce comme la nôtre.
Le résultat de cette réactualisation de Clarke – à rapprocher, par sa plausibilité, du fait que, chez Reynolds, la vitesse de la lumière est indépassable – est un passionnant “combat par personnes interposées” sur un échiquier intergalactique (page 521) ; et si l'on peut ergoter sur la façon (parfaitement logique au demeurant) dont Reynolds sauve in extremis certains de ses pions, L'Espace de la révélation est incontestablement le genre de roman devant lequel on ne peut que s'écrier, comme son éditeur (page 14, pastichant Brassens), “gare au vertige” !
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