lundi 16 février 2026

Villes remplies d'esclaves

Où repose la hache de Ray Nayler


Autoritarisme


Sans jamais se départir des thématiques (le connectome et/ou l'Asie centrale pour le dire vite) et des techniques narratives (notamment la polyphonie) qui font sa singularité, Ray Nayler étend pourtant toujours plus la portée de sa science-fiction, chaque nouveau texte confirmant la place majeure qu'il occupe dans l'imaginaire contemporain – Protectorats, La Montagne dans la mer, Défense d'extinction, "L'Affaire de la tour sanglante" et maintenant Où repose la hache (roman lu en service de presse).


Comparaison n'étant pas raison, invoquer de grands noms du passé à propos d'un auteur contemporain de la stature de Ray Nayler est toujours chose délicate (mais tentante) ; difficile ici pourtant de ne pas penser à George Orwell, non seulement à cause d'un commun passé de baroudeur, mais aussi et surtout parce qu'Où repose la hache est sans aucun doute le 1984 du XXIe siècle (en un peu moins pessimiste peut-être, quoique) – ni Gromovar ni Casey Dorman ne me contrediraient je pense (Paul Di Filippo, lui, préfère convoquer Les Dépossédés d'Ursula K. Le Guin).


Cette référence à Orwell a d'autant plus de sens qu'un des thèmes d'Où repose la hache est précisément la difficulté à changer de paradigme et à abandonner des habitudes toxiques (ici sur le plan politique, mais c'est bien sûr tout autant vrai sur le plan écologique), d'où ce sentiment que l'Histoire se répète indéfiniment, un dirigeant après l'autre ; c'est dit dès l'épigraphe de la première partie (page 33), extrait (comme dans La Montagne dans la mer) d'un livre écrit par un des personnages, Zoïa (j'en reparlerai) :

"Lorsque vous regardez les cercles formés par la forêt de créosotiers, vous contemplez non seulement des êtres enracinés avant la construction des pyramides mayas, mais aussi une carte de la forêt glaciaire qui les a précédés. Une "forêt fantôme", un motif disparu à l'intérieur duquel le présent s'est développé.

Nos système humains sont pris au piège des mêmes motifs éteints. Le tsar et mort. Vive le tsar."


Le symbole de cette infinie reproduction du pouvoir (totalitaire), c'est bien sûr le Président de la Fédération (évidemment russe, vu notamment l'allusion au tsar ci-dessus), dont le connectome est implanté, à sa mort, dans un nouveau corps (un vacant) ; c'est sans aucun doute le personnage central de l'histoire, et pas seulement parce que 21 des 36 chapitres se déroulent dans ladite Fédération, mais bien parce que c'est lui, le Big Brother de Nayler (pages 28-29) :

"L'écran domestique ronronnait, réduit au minimum de son volume légal. A l'image, le Président serrait des mains dans une salle blanche ornée de dorures. Son portrait occupait le mur derrière lui. Son icône tournait dans un coin.

Lilia appelait ça un "trois-en-un". Jamais à voix haute, bien sûr."


Autour ce personnage poutinien orbitent directement deux autres personnages, que Nayler, suivant la même technique qu'Orwell dans 1984, tire pour l'un du nazisme et pour l'autre du stalinisme : comment ne pas voir en effet dans Nikolaï, le médecin aux "mains de guérisseur" (page 143) chargé de procéder au transfert de connectome, un avatar, moins courageux, de Félix Kersten, le masseur de Himmler dont Joseph Kessel (autre grand baroudeur) a raconté l'histoire dans Les Mains du miracle ?


Semblablement, sans doute parce qu'ils puisent à la même source soviétique plutôt qu'en raison d'une influence directe (le roman en question n'étant pas traduit en anglais), le personnage glaçant (mais plus ambigu qu'il n'y paraît) de Krotov m'évoque irrésistiblement celui de Baxan, Le Grand exterminateur de Virgil Gheorghiu, auquel on pense également très fort en raison notamment de la porosité entre les statuts de "citoyen" et de "réfugié" (page 154) ; la parenté entre les deux personnages est très claire dans un passage comme celui-ci (page 70) :

"Ce n'était pas la seule histoire à courir sur Krotov. Il y en avait quantité d'autres. On racontait qu'il avait un jour murmuré à l'oreille d'un homme, et que celui-ci était rentré chez lui et s'était pendu."


La parenté avec le monde concentrationnaire généralisé que décrivait Virgil Gheorghiu dans La Vingt-cinquième heure ou La Seconde chance (ou Ricardas Gavelis dans Vilnius Poker) est également très claire, et pas seulement parce que les camps, tout comme l'autoritarisme, ont survécu au XXe siècle, mais aussi parce que "les villes remplies d'esclaves" (page 136) de la Fédération dépeinte par Nayler sont autant de prisons, mentales et/ou physiques (pages 99-100) :

"Une fois de plus, Lilia repensa aux périmètres parcourus par les délinquants sociaux en "liberté conditionnelle". Même ces périmètres ne racontaient pas la véritable histoire : les murs qui enfermaient les gens dessinaient des enclos bien plus étriqués que ça ; ils étaient contenus dans leur propre crâne. Ils ne s'agissait pas d'un certain pourcentage de la population qui était emprisonné – c'était tout le monde.

Tout le monde, depuis ceux qui bénéficiaient de crédits donnant accès à ces magasins aux rayonnages chargés de produits de luxe importés, jusqu'aux indigents incapables de sortir de chez eux subsistant grâce à la charité des voisins ou aux livraisons par drones étatiques de farine médiocre et de thé au goût de sciure à prix exorbitant."


La situation est-elle meilleure dans l'auto-proclamé "monde libre" (page 264), représenté ici autant par l'Union (européenne, décor de 3 chapitres sur 36) et la République (ex-satellite de la Fédération, en cours d'occidentalisation, décor de 7 chapitres sur 36) ?

La réponse n'est pas forcément positive, Ray Nayler soulignant, comme Herbert Marcuse en son temps, les points communs entre les deux blocs antagonistes, à commencer par la surveillance généralisée, à des fins publicitaires plutôt que sécuritaires (le nietzschéen "la publicité regarde aussi en vous" de la page 204) – mais n'est-ce pas au fond un seul et même processus de normalisation coercitive ?

Voici en tout cas comment Lilia juge son amant londonien, Palmer (page 197) :

"Ce dernier représentait les valeurs de l'Occident. Insatisfait de son sort, persuadé qu'il méritait mieux, contraint par les limites de ses revenus...

... à un périmètre qu'il ne pouvait franchir. Lui aussi arpentait les contours, dans un enclos plus agréable, certes, doté d'une meilleure nourriture, de plus grands arbres. Peut-être si beau et si vaste que, la plupart du temps, il ne ressentait presque jamais l'enfermement. Mais il en faisait malgré tout le tour. Brûlait d'en sortir – par instinct."


Comme la Fédération a son Président "immortel" (ou supposé tel, car si l'esprit est le même, la conscience, pas forcément), l'Occident a la Rationalisation, comprenez la version parachevée de ce qu'Antoinette de Rouvroy appelle la gouvernementalité algorithmique, à savoir des intelligences artificielles en guise de Premiers Ministres, une apparente innovation qui masque en fait la reconduction des mêmes schémas économiques toxiques – comme le signale d'ailleurs (pages 189-190) le personnage de George, qui est un peu l'équivalent occidental de Krotov, en tout aussi ambigu :

"Parce que les PM sont des machines et que leurs décisions sont censées être rationnelles, les gens ont approuvé des réformes qu'ils n'auraient jamais accepté d'un gouvernement humain, de la même manière qu'on privilégie la solution mathématique proposée par une calculatrice devant celle venant d'un cerveau humain. Mais la duperie est identique à celle du Turc mécanique qui dissimulait un homme, car derrière toutes ces décisions se cachent nos paramètres, nos biais. Nous avons mystifié le public avec cette idée que nos machines étaient intelligentes, et peut-être même conscientes, alors qu'elles ne sont en fait que des calculettes statistiques incroyablement avancées conçues pour livre les solutions que nous attendons d'elles..."


On le voit, dans les deux cas, Fédération comme Occident, le pouvoir politique prend la forme de ce qu'Agamben appelle, dans la lignée de Foucault et de Tiqqun, un dispositif, à savoir une structure dont l'effet est de placer, dans une sphère séparée (consacrée) accessible seulement à quelques privilégiés, ce qui devrait relever du bien commun (ici, le pouvoir politique).


Résistance


Toujours suivant Agamben, l'enjeu des citoyen.ne.s confronté.e.s à un dispositif est la question de sa profanation, autrement dit de la remise à disposition du contenu confisqué par le dispositif, ce qui passe à l'évidence (même si Agamben ne le dit jamais ouvertement) par une forme de piratage, ou plutôt de hacking si l'on suit la distinction opérée par McKenzie Wark.


Alors même que dans le monde décrit par Nayler (et dans le nôtre) les Etats ne sont pas (encore) devenus secondaires par rapport aux corporations, et que la résistance ne va pas être l'apanage d'un individu isolé (un cowboy du cyberspace), mais au contraire se répartir entre divers personnages pris dans un réseau dont ils peinent à appréhender la globalité (j'y reviendrai), Où repose la hache rejoint l'esthétique cyberpunk de Cuirassés sur un point : dans la Fédération comme à l'Occident c'est la bonne vieille ingénierie sociale qui va changer la donne (et si elle s'appuie sur de la technologie complexe, à la Paprika ou à la Inception, le monde en résultant sera plutôt low-tech).


La réussite de cette forme larvée, pour ne pas dire sournoise, de résistance n'est que l'envers d'un constat amer fait (page 125) par le personnage de Zoïa (mais aussi par les parents d'Elmira, voire par n'importe quel.le militant.e de notre triste monde), le fait que la résistance traditionnelle, la résistance romantique pourrait-on dire, n'est d'aucune efficacité face au "nouveau" pouvoir :

"Dans les années qui suivirent, ils finirent par comprendre que l'époque où les manifestations portaient leurs fruits, où les régimes autoritaires s'effondraient face aux voix déterminées de la liberté, cédaient sous la pression de la résistance, ce temps était révolu.

Une fois les régimes vidés de toute idéologie, dès lors qu'il ne restait plus que le pouvoir pour le pouvoir, les renverser devint illusoire. Ils n'avaient aucune moralité. Nul ne se détournait plus des massacres par écoeurement. Leur volonté ne faiblissait jamais, quel que soit le nombre de manifestants à jeter en prison, battre ou tuer. Dépourvus de conscience, ils étaient insensibles à la culpabilité."


La "nouvelle" résistance est pragmatique, pour ne pas dire cynique, en ce sens qu'elle ne s'encombre pas d'éthique et n'hésite pas à faire le ménage derrière elle, y compris en se débarrassant de potentiels alliés (Ella, Gleb et Taisiya n'appartiennent pas à l'évidence au même réseau de résistance qu'Elmira) ; elle n'hésite pas à recourir à la manipulation (notamment des sentiments amoureux) pour obtenir ce dont elle a besoin, le connectome de Zoïa ou les dioramas de Lilia (un temps en possession de Palmer) ; enfin, elle est tellement opaque (sous prétexte de sécurité) qu'aucun de ses membres ne peut vraiment être certain d'oeuvrer pour la bonne cause, comme Lilia le remarque page 139 :

"Vous ignorez qui finance tout ça ? Qui se trouve réellement derrière ces opérations ?

Il ne nous appartient pas de savoir ces choses-là, assura Gleb.

Ca pourrait être nos ennemis. Ou quelqu'un qui ne rêve rien d'autre que détruire ce pays.

Tu parles comme dans un clip de propagange officielle, ironisa Taisiya.

Ca pourrait être n'importe qui !"


Evidemment il n'y a pas n'importe qui derrière Ella, Gleb ou Taisiya (taisons qui, même si l'on voit venir cette révélation de loin grâce aux indices fournis par Nayler) ; il y a surtout un sentiment (la colère, pour ne pas dire la haine) qui est à l'opposé de cet amour manifesté par tant de personnages (Zoïa aimait Youri, Elmira aimait ses parents, Lilia aime Palmer et son père Vitali, Vitali aime sa fille, Palmer aime Lilia, et de l'autre côté du nouveau rideau de fer Nurlan aime Hazal), parce que, comme chez Orwell, l'amour rend vulnérable et manipulable (page 219) :

"Elle s'était trop préoccupée de son sort, et cela les avait détruits tous les deux. Voilà comment fonctionnait ce pays : l'imprudence condamnait ceux qui se souciaient des autres. La seule façon de survivre était l'indifférence à autrui. On ne pouvait pas permettre aux autres de compter."


Dit autrement, avec les mots (désenchantés) de Zoïa, qui dans d'autres passages de son livre (page 283), proches des théories de Marcuse ou d'Adorno, défendait pourtant la nécessité d'une opposition argumentée (donc d'un moment négatif) pour fonder une communauté authentique (Gromovar en parle mieux que moi), la disparition d'un régime prédateur tel que la Fédération dépendra au fond de l'existence d'un prédateur supérieur (page 234, à l'origine du titre de la troisième et dernière partie du roman) :

"Une semaine plus tard, Youri était mort. J'étais seule au monde.

Désormais, repenser aux guêpes et à la mante religieuse me réconforte. Un jour, ce régime saura ce que les guêpes savent.

Pour chaque prédateur, un autre prédateur attend."


On comprendra que, dans ces conditions (et d'autres que je passe délibérément sous silence, afin de ne pas trop déflorer l'intrigue), la fin d'Où repose la hache laisse un goût amer, même si un certain changement est au rendez-vous (à quel prix ? pour combien de temps ?) – c'est probablement dans cette ambivalence assumée que gît toute la force de la proposition narrative de Ray Nayler, et la pertinence de sa réactualisation du 1984 d'Orwell.



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