lundi 27 mai 2024

Double coeur cristallisé

La Couleur du froid de Jean Krug


Roman après roman, Jean Krug grimpe les marches de l'imaginaire, s'éloignant me semble-t-il d'Alain Damasio (son inspiration première) pour se diriger vers des auteurs comme Greg Egan ou Peter Watts, sans jamais abandonner ni son exigence (thématique et stylistique) ni sa volonté de livrer des oeuvres éminemment divertissantes (la bande-annonce du livre le prouve suffisamment).


De fait, La Couleur du froid (roman lu en service de presse) est, de ses trois romans, celui qui est situé le plus proche de nous, à la fois spatialement (sur Terre, contrairement au Chant des glaces, centré autour de la planète Delas) et temporellement (en 2070, contrairement à Cité d'Ivoire, qui se situait en 2516) – mais aussi, peut-être, émotionnellement.


Même si ce cheminement romanesque rappelle celui d'Alain Damasio (livrant Les Furtifs après La Zone du dehors et La Horde du contrevent, avec une volonté similaire de piocher alternativement dans ses deux précédents opus), Jean Krug s'installe beaucoup plus frontalement dans le thriller et la hard SF, d'une manière qui rappelle tout à la fois Greg Egan et Peter Watts donc.


Ainsi, La Couleur du froid présente une ressemblance structurelle majeure avec Isolation : le novum le plus voyant dans l'oeuvre, ici le ralentissement du réchauffement climatique dans un monde capitaliste désormais bâti sur le cryo-dollar, en cache un autre, plus essentiel, que les personnages découvriront lors d'un "point de bascule" narratif (page 331), marqué par l'interlude des pages 291-303 – un deuxième novum qui, à terme, rejoindra le premier, exactement comme dans Isolation.


Il est évidemment difficile de parler de ce novum caché sans déflorer toute l'intrigue, aussi je me contenterai de deux remarques vagues, mais suffisantes selon moi pour marquer la différence de Jean Krug avec Alain Damasio et sa ressemblance avec, ce coup-ci, le Peter Watts d'Echopraxie :

– même s'il finit par brasser (délibérément ?) des thématiques biologiques similaires à celles des Furtifs, Jean Krug le fait d'une façon quelque peu désespérée, plus proche du Zep de The End que d'Alain Damasio (comme je l'expliquais en chroniquant L'Etoffe dont sont tissés les vents, chez ce dernier la transcendance, donc l'espoir, finit toujours par revenir, un peu comme un boomerang) ;

– même s'il évoque parfois (comme Lovecraft) des mythes occultistes (et fait allusion à la science alternative de La Horde du contrevent), au final son novum repose sur une interprétation parfaitement convaincante (quoique à l'opposé de l'interprétation officielle) d'une étude scientifique bien réelle, que Jean Krug, un peu comme Peter Watts, mentionne à la fin de son ouvrage, dans un rapport fictif (ne cliquez sur les liens que si vous ne craignez pas un éventuel spoiler).


On l'aura deviné, la découverte (émerveillée) de cet "incroyable univers caché" (page 310), mais aussi de soi (j'y viens), c'est le processus maître de La Couleur du froid, qui se déploie dans deux directions donc, celle d'une enquête quasi-policière et celle d'une quête initiatique (un peu comme dans Cité d'ivoire, mais sans ce mouvement pendulaire qui faisait revenir la quatrième partie à la première, quoique).


Le meilleur symbole de ce "double coeur cristallisé" (page 457) est bien sûr le message qui va lancer toute l'intrigue ; exactement comme ceux qui sont au coeur de L'Affaire Crystal Singer, sa nature est double, à la fois :

– événement mystérieux, comme dans un polar (il est écrit dans une langue incompréhensible et accompagné d'une suite de lettres et chiffres apparemment sans signification, Le Scarabée d'or de Poe n'est pas si loin) ;

– phénomène étrange, comme dans un récit fantastique ou science-fictif (il est transmis par des moyens techniques hors de portée des humains, et il est également reçu en rêve).


Si la trame de thriller est impeccablement tissée, le moindre acte violent (et il y en a) recevant in fine son explication, les personnages ont tendance à l'ignorer (jusqu'à ce qu'elle les rattrape, bien sûr) pour se concentrer plutôt sur leur quête personnelle ; c'est un des charmes du roman, qui n'est pas par ailleurs avare en confrontations mémorables (page 389) :

"– Cela fait des années qu'on t'observe, Mila.

Vous n'avez rien d'autre à faire de votre temps libre ?"


Venons-en justement aux personnages, en nous en tenant aux trois qui racontent l'histoire, et qui ont tous, symptomatiquement, des soucis à la fois physiques et moraux :

– le problème de Mila Stenson, qui prend la parole 41 fois au passé simple (sans compter les 4 rêves qui la hantent, contés à la troisième personne), c'est tout autant la "défaillance visuelle" (page 28) qui la prend par moments que la disparition de ses parents quand elle avait trois ans ;

– de façon similaire, Paul Damann, qui parle à 33 reprises au présent, est un artiste-peintre ayant perdu à la fois sa femme et la vision des couleurs dans un accident, un double deuil qui va le conduire dans une situation similaire à celle du Kelvin de Solaris (le roman de Lem autant que le film de Tarkovski) ;

– enfin, Valda Kalitsch, la narratrice au passé simple des 40 fragments restants, est "une scientifique maladroite et esseulée dans un monde qui se foutait de la science" (page 503), mais elle souffre plus du manque de reconnaissance de son travail que de sa "myopie" sociale.


Notez au passage que La Couleur du froid comprend également un personnage (secondaire) caractérisé par "une façon de parler bien étrange, mais plutôt rugueuse" (page 352), Ecryl, l'analogue de l'Elkeïd du Chant des glaces ou du Kid de Cité d'Ivoire ; mais il n'a pas accès à la narration, ce qui contribue sans doute à harmoniser l'oeuvre et à la tirer du côté de la "mélancolie profonde" (page 504).


Notez également le contraste, digne du Stalker de Tarkovski, entre l'approche artistique, incarnée par Paul, et l'approche scientifique, représentée par Valda ; même si l'Antarctique, où les deux personnages s'aventurent sous la houlette de Mila, n'a rien d'une Zone réalisant les désirs (quoique), cette opposition est bel et bien exploitée dans La Couleur du froid (elle induit une manière de dialectique qui se résoudra plus ou moins à la fin du roman).


Tout comme quête et enquête se fondent indissolublement, tels des flocons de neige, dans le message qui déclenche l'une et l'autre, elles sont également mêlées dans les expériences faites par les protagonistes, que Jean Krug signale parfois au moyen d'une astuce graphique fonctionnant un peu, mais pas complètement, comme les italiques chez Gaston Leroux.


Dans les rêves de Mila Stenson (pages 18-19 ou 407-408), puis dans sa vie (pages 116, 208-209, 286, 312, 394, 409, 491, 501 et 508), et dans la vie de Paul Dalmann (pages 36-37, 79, 207, 285-286, 288-289 et 370), autant que dans celle de Valda Kalitsch (pages 148-150, ), le novum caché dont je parlais plus haut surgit parfois, sous la forme du classique pictogramme du froid (un flocon de neige), qui saupoudre la page, remplaçant parfois les O minuscules (comme dans Ixage d'un paragrab de Poe) ; par exemple (page 116, je remplace le flocon par un astérisque) :

"Pendant un temps à la fois court et proprement interminable, ma vision fut à nouveau gommée par ce disque n*ir, *paque et parfaitement circulaire. Ce cercle rayé de flammes bleutées, ce trou n*ir et ses putains de jets ionisés. Mon cerveau brûla, mes sens saturèrent au point que je ne sus plus où étaient mon c*rps, mes bras, mes pensées. Etais-je déjà morte, fauchée par cette balle ? Etais-je quelqu'un d'autre, quelque chose d'autre, dans ce monde ou ailleurs ? Aucune idée. La lumière n*ire qui m'environnait était aussi dense qu'un c*smos rayonnant et aussi asséchée que le vide."


Loin d'être gratuit, on le voit, cet artifice vise plutôt à reproduire, entre nous et la page de roman, cette distance vertigineuse qui s'instaure soudain entre le personnage et lui-même, quand le sense of wonder fait brutalement irruption dans sa vie ; et cette manière d'épiphanie élucide tout autant le mystère policier qu'elle approfondit le trouble intime (elle est tout autant révélation que perturbation).


Ici, par exemple, l'emploi du vocabulaire cosmique pour décrire le vertige ressenti n'est pas neutre, il signale, bien avant que le personnage n'en ait pleinement conscience, le caractère totalisateur du novum (comme chez le Lovecraft des Montagnes hallucinées ou le Barjavel de La Nuit des temps, les glaces recèlent des profondeurs insoupçonnées, que je tairai pour ne pas trop déflorer l'intrigue).


Evidemment, le sense of wonder n'est pas limité à ce type de passages, et il survient parfois de manière plus "classique", comme ici (page 456), où Valda ressent tout à la fois l'hubris intrinsèque à l'humanité et le vertige qui peut la soigner (suivant une opposition selon moi typique de la science-fiction contemporaine) :

"Par quel mécanisme la science pouvait-elle admettre l'incompréhensible, autrement que par la plus franche humilité ? Autrement que par l'abandon de toute forme d'orgueil ? Autrement que par l'ouverture la plus totale et par l'émerveillement ? Cet instant fut celui où je laissai mes pensées cartésiennes s'égarer dans mes sensations fluides et dans la joie enfantine générée par ma surprise glacée."


Le problème ? L'humanité dans son ensemble est loin d'avoir éprouvé pareils sentiments ; donc à un moment ou un autre (à la fin du roman comme dans la vraie vie), elle atteindra (involontairement ?) le point de non-retour, celui qui verra définitivement s'envoler le charme des petits instants ici vantés par Mila (page 295) :

"Finalement, le luxe ne résidait pas dans les hôtels hors de prix ou dans les stations spatiales. Il n'était pas non plus dans les plats mijotés des restaurants chics ni dans le faste des suites de Self-HealthSteem. Il se terrait ailleurs. Partout ailleurs, en fait. Dans tous les plaisirs simples dont cet endroit était profondément dépourvu et que, paradoxalement, il intensifiait. Dans l'odeur laineuse d'une couverture épaisse, dans le confort d'une nuit sans vent, dans la saveur d'un rayon de soleil. Dans la perspective inhabituelle de cet horizon qu'on apercevait le soir, cet horizon cassé, qui substituait à l'habituelle platitude neigeuse un tacheté de formes et de couleurs, de rayons de soleil fracassés sur les hautes falaises et de ses éclats miroitants posés sur un bras de mer."


On l'aura compris je l'espère, avec La Couleur du froid, Jean Krug nous livre bien plus qu'un simple thriller de hard SF, à savoir (pour reprendre les mots de Valda, page 262) "une oeuvre d'art dérangeante, taillée à l'intérieur même de la glace avec un raffinement terrifiant."





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