samedi 2 décembre 2023

Une fosse commune en orbite autour du soleil

Echopraxie de Peter Watts


Immersif


Avant de commencer, une remarque : comme Gromovar, mais contrairement à Apophis, à Nicolas Winter ou à l'auteur lui-même (page 11 du livre), je suis d'avis qu'Echopraxie (roman lu en service de presse, dans la réédition du Bélial') peut parfaitement se lire indépendamment de Vision aveugle, quoique tous deux soient les premiers volets d'une trilogie de SF (baptisée Consciousnundrum par son auteur, soit la "contraction de 'Conundrum' et de 'Conscience'", voir cet entretien sur ActuSF).


Il y a une raison simple à cela (outre la maestria de Peter Watts, et la nouvelle "Le Dieu de 21 secondes" en fin de volume, qui peut se lire avant le roman pour faciliter l'immersion) : quoique racontée à la troisième personne plutôt qu'à la première, l'histoire d'Echopraxie adopte le point de vue d'un seul et même personnage, le biologiste Daniel Brüks, qui n'était pas dans le vaisseau de Vision aveugle ; il n'a donc pas d'autres informations sur le Thésée que celles dont dispose le grand public – de fait, même un militaire comme le colonel Jim Moore en sait à peine plus que lui (voir son "On n'en sait rien" de la page 147).


L'intrigue d'Echopraxie repose précisément sur le fait que l'ignorant Daniel Brüks va se retrouver plongé sans l'avoir voulu (mais peut-on seulement vouloir, ou nos neurones décident-ils pour nous ?) dans une version moderne de la fosse aux lions biblique, "une fosse commune en orbite autour du soleil" (page 292), voire "un grand terrarium rempli de cobras" (page 171) – autrement dit de créatures le dépassant sur le plan intellectuel (les bicaméraux) et/ou physique (Valérie la Vampire ; notez que le roman associe précisément le terme "lion" aux vampires, pages 191 ou 389).


Le biologiste exprime d'ailleurs ouvertement son désarroi, par exemple page 107 :

"Je suis parasitologue, je m'occupais de mes oignons dans ce putain de désert. Je n'ai pas demandé à être pris dans votre guerre des gangs, je n'ai pas demandé qu'on me balance en orbite, bordel, et je n'ai certainement pas demandé à être stocké dans votre sous-sol comme un carton de décorations de Noël !"


N'étant qu'un pion dans cet "étrange jeu d'échecs post-humain", comme le dit Peter Watts lui-même sur son blog, Daniel Brüks est loin de maîtriser tous les tenants et aboutissants de l'histoire, et nous avec – d'autant que Peter Watts se concentre sur les impressions du personnage, nous immergeant dans sa confusion, voir par exemple cet extrait (page 300) :

"Cinq étincelles bleues continuaient à scintiller malgré la lumière aveuglante de cette couronne : cinq points brillant dans un disque noir de plus en plus petit à l'intérieur d'un océan de flammes. Propulseurs de stabilisation, s'aperçut Brüks, qui se demanda pourquoi ils brillaient autant et si longtemps, puis regretta de trouver aussi vite la réponse."


Le lecteur ou la lectrice peut rester perplexe devant ce genre de (brillante) description impressionniste (du showing mettons), se demandant ce qu'il se passe vraiment ; s'il ou elle n'a pas compris (exactement comme Brüks au début), la réponse (en mode telling) lui sera donné page 309, quand le biologiste songe à faire une remarque au colonel, puis y renonce.


Ce jeu de décalage entre les savoirs respectifs du lecteur ou de la lectrice, du personnage principal et des autres protagonistes est bien évidemment renforcé par l'usage intensif que Peter Watts (comme Greg Egan ou le Romain Lucazeau de La Nuit du faune) fait du vocabulaire scientifique, qui remplit ici le même rôle que les néologismes (ou plutôt les néosèmes) chez Rich Larson (Barbares) ou Audrey Pleynet (Rossignol) : nous plonger dans un univers autre (notre futur après la sixième extinction de masse et un réchauffement climatique non contenu, pour le dire vite).


L'idée sous-jacente est bien sûr que ce futur hypothétique est suffisamment proche de notre présent pour que des termes aujourd'hui marqués comme savants soient passés dans l'usage courant ; il en résulte une absence quasi-totale de néosèmes dans Echopraxie, contrairement à ce qu'écrit dans Locus Paul Di Filippo, l'auteur d'Un an dans la Ville-rue (du reste, quand Daniel Brüks sera confronté à une nouvelle forme de vie, il lui donnera le nom d'une espèce terrestre, Portia, plutôt que d'inventer un nouveau terme).


Voici un petit exemple, pris page 78, qui est caractéristique de la façon dont Peter Watts décrit les impressions de Daniel Brüks par le biais d'un langage emprunté à la physique, mais parfaitement compréhensible :

"Il se demanda un instant si ces photons étaient arrivés en ligne droite à ses yeux, ou si on leur avait fait contourner à la dernière nanoseconde un invisible déversoir de courbes et d'angles."


Au passage, notez que cette différence de vocabulaire (spécialisé plutôt qu'inventé) peut servir de marqueur linguistique pour discriminer la "hard SF" de la "soft" ; notez aussi que cette étiquette "hard", que Peter Watts récuse d'ailleurs dans cet entretien avec Gromovar, est trompeuse, son texte n'étant absolument pas difficile à appréhender – comme Gromovar là encore, je pense qu'Echopraxie est "un roman qui, en dépit de l'immense richesse des thèmes abordés, est toujours parfaitement clair".


Réflexif


Cette clarté est aussi liée au fait que tous les thèmes brassés dans le roman me semblent au final converger vers une seule et même interrogation, celle du destin de l'espèce humaine – comme l'a dit Peter Watts dans l'entretien sur ActuSF :

"Plus fondamentalement, cependant, je suis une forme de vie. Comme vous en êtes une. Sur quoi d'autre pourrions-nous écrire ?"


De ce point de vue-là, il est symptomatique qu'Echopraxie commence exactement comme Les Furtifs d'Alain Damasio (qui lui est postérieur, donc c'est plutôt Peter Watts l'influenceur, comme le soulignait d'ailleurs une critique de Sébastien Omont sur En attendant Nadeau) : dans "une pièce blanche, vierge d'ombre et de topographie" (page 28), où un personnage (secondaire chez Watts) se confronte à une autre espèce (une vampire chez Watts).


Quoique déclenchés par la même perplexité face au trans-humanisme (pour ne pas dire le rejet dans le cas d'Alain Damasio, Peter Watts se contentant, lui, d'être dubitatif, voir toujours l'entretien sur ActuSF), donc la même interrogation sur le devenir de l'espèce humaine, les deux romans sont fondamentalement différents (pour le dire vite et mal, Watts serait plutôt du côté de la SF de constat, pessimiste, là où Damasio se positionne dans la SF de combat, optimiste).


Je l'ai dit en chroniquant L'Etoffe dont sont tissés les vents, Les Furtifs éponymes, quoique présentés comme tout aussi naturels que les vampires (ou les zombies) d'Echopraxie, sont au fond des avatars des anges, ce qui contribue quelque peu à brouiller, me semble-t-il, l'absence totale de transcendance qu'Alain Damasio voulait instaurer dans son univers.


Même si l'univers de Peter Watts est au moins tout aussi immanent que celui de Damasio, Echopraxie se confronte plus frontalement à la question de la transcendance (c'était le voeu de son auteur, voir l'entretien avec ActuSF) : les bicaméraux, que le colonel Jim Moore n'est pas loin de considérer comme "des dieux" (voir page 74), sont eux-même à la recherche des "Anges des Astéroïdes" (page 148) – mais ils ne trouveront guère qu'une autre espèce...


Exactement comme le fera plus tard Emilie Querbalec avec Les Chants de Nüying, qui reprend plus explicitement que Petter Watts le motif des sirènes antiques, la thématique du premier contact (tant désiré par l'humanité, qui n'aime rien tant pourtant que détruire d'autres espèces, comme Peter Watts le rappelle dès le début du roman) ne sert au final qu'à délimiter les contours de notre espèce – donc à discréditer son hubris au profit d'une prise de conscience de ses (indépassables) limites, voir la réaction de Daniel Brüks pages 254-255 :

"Ce fragment de matière extraterrestre était pour lui une leçon d'humilité, tant par ce qu'il contenait d'absolument impossible que par sa conception d'une extraordinaire simplicité."


Echopraxie n'est donc pas si loin que ça des réflexions de Pascal sur l'homme coincé entre ange et bête ; symptomatiquement, Peter Watts met d'ailleurs en scène deux variantes de l'homme symbolisant le passé bestial et le (potentiel) futur angélique de l'humanité, mais aussi, comme l'explique l'auteur lui-même dans son entretien avec Gromovar, deux formes de conscience différentes :

– les vampires, des créatures du Pléistocène ressuscitées par le génie génétique, qui représentent autant l'animalité de la prédation qu'une forme d'intelligence sans morale ;

– les bicaméraux, des humains ayant modifié leurs cerveaux pour atteindre le fameux "déréglement de tous les sens" cher à Arthur Rimbaud, mais aussi une forme de pensée collective que n'aurait pas renié Isidore Ducasse.


Tout aussi symptomatique est l'usage que Peter Watts fait des archétypes de la technologiade, l'intrigue canonique de la SF suivant Istvan Csicsery-Ronay ; tous sont bien présents, mais l'archétype central de l'Homme Habile est multiplié, et surtout partagé en 2 catégories bien distinctes (chacune disposant de ses propres Textes-Outils) :

– les Hommes Habiles qui disposent d'un Serf Volontaire, mais apparemment pas de Femme au Foyer, comme les bicaméraux (dont Lianna Luttérodt est l'esclave consentante) et Valérie la Vampire (qui commande à des zombies), autrement dit les personnages qui marquent les limites de l'humanité ;

– les Hommes Habiles qui disposent d'une Femme au Foyer, mais pas d'un Serf Volontaire, comme Daniel Brüks (dont la femme, Rhona McLellan, est au Paradis, la Matrice de Peter Watts), Jim Moore (dont la femme Helen est elle aussi au Paradis) ou la pilote Rakshi Sengupta (dont la femme, Celu MacDonald, est dans le coma), autrement dit les personnages incarnant l'humanité elle-même.


Ainsi, confrontées au même Mage Obscur ("Portia", mettons), sur le même Corps Fertile (la station Icare, voire le cosmos tout entier), ces deux catégories d'Hommes Habiles n'auront pas les mêmes réactions, parce que l'une d'elles n'a pas renoncé "à l'amour, à la sélection de parentèle et à tous ces autres trucs de l'âge de pierre qu'on semble tenir mordicus à sortir de l'équation" (pages 225-226) – c'est dans ce parallèle que gît tout l'intérêt de l'expérience de pensée proposée par Peter Watts dans Echopraxie.


Evolutif


Dit autrement, comme le Kelvin de Lem dans Solaris (auquel Echopraxie fait parfois penser, plus peut-être qu'à Alien), le trop humain Daniel Brüks (tout comme Jim Moore et Rakshi Sengupta) est hanté par son passé (symbolisé par sa femme donc), et bien sûr, comme souvent dans ce genre d'histoires, son passé va finir par le rattraper...


Echopraxie est donc tout autant une quête privée que publique (pour le dire vite et mal), comme le souligne d'ailleurs la page 403 :

"Peut-être Daniel Brüks, Rakshi Sengupta et Jim Moore, chacun aspirant ardemment à son propre genre de rédemption, s'étaient-ils tous trois retrouvés par hasard dans l'éclat incandescent de l'orbite solaire, assez obsédés pour se précipiter là où les Anges craignaient de mettre le pied."


Evidemment, il y a très peu de hasard (et beaucoup de manipulations) dans Echopraxie ; il n'en demeure pas moins que son protagoniste, grâce ou en dépit de toutes les intrigues où il est plongé, va subir une véritable évolution psychologique, que soulignent les titres en P des 5 parties du livre (5 en omettant le "Prélude" et le "Post-Scriptum", je précise) :

– "Primitif", qui se passe dans le désert de l'Oregon, souligne combien Daniel Brüks, qui n'a pas d'implants, est au début du roman un "ancêtre", un "cafard" ou une "charcutaille", comme l'appellent respectivement Lianna, Rakshi ou Valérie ;

– "Parasite", qui se passe sur la Couronne d'épine, reflète le statut de poids mort qui est le sien sur le vaisseau, mais c'est aussi une partie où Daniel Brüks s'intéresse à la personnalité de ses compagnes et compagnons d'infortune, comme s'il était aussi un parasite psychique ;

– "Proie", qui se déroule sur Icare, se passe de commentaires (disons juste que le changement de statut intervient, comme souvent dans Echopraxie, en fin de partie) ;

– "Prédateur", qui se passe de nouveau sur la Couronne d'épine (et un peu dans l'Aspidontus), laisse entendre que Daniel Brüks va passer du côté obscur de la force, mais il y est en fait beaucoup plus question de son rapport avec le passé, et de la façon dont il l'affronte enfin, plutôt que d'en être la victime perpétuelle ;

– enfin, "Prophète", qui se passe de nouveau dans le désert de l'Oregon, est moins l'épiphanie à la Miller que décrit Paul Di Filippo dans sa recension pour Locus, qu'une conclusion tout à la fois ironique et glaçante au parcours de Daniel Brüks (qui retourne d'une certaine manière à sa triste condition initiale).


Cette présentation sommaire de l'évolution du personnage principal, donc de la structure d'Echopraxie, laisse entrevoir que les parties du roman se répondent par-delà la partie centrale, qui lui sert d'axe, et où le motif du miroir apparaît explicitement, voir page 288 (cette structure est bien sûr idéale pour un roman qui tire précisément son titre de la cousine physique de l'écholalie) ; les incipits respectifs des parties soulignent d'ailleurs leur parenté :

– "Au milieu du désert de l'Oregon, Daniel Brüks, fou comme un prophète, découvrit en ouvrant les yeux l'habituelle litanie des arrêts de mort" ("Primitif", page 36) ;

– "Il s'éveilla dans une indistincte lumière grise traversée de hurlements, tiré du sommeil par un coup dans les côtes et une douleur fulgurante qui lui traversa la jambe gauche tel un javelot électrique" ("Parasite", page 103) ;

– "Il s'éveilla en état d'apesanteur" ("Prédateur", page 305) ;

– "Au milieu du désert de l'Oregon, Daniel Brüks, fou comme un prophète, découvrit en ouvrant les yeux l'habituelle accumulation de décombres" ("Prophète", page 385).


(Notez aussi, au passage, que ces 4 parties commencent, très symboliquement, par un réveil ; ce n'est sans doute pas un hasard non plus si Daniel Brüks utilise le rêve lucide pour accéder au Paradis et retrouver oniriquement sa femme, voir page 82 et suivantes, passage à comparer avec la "vraie" communication de la page 366 – autre jeu d'échos.)


Cette structure en (neurone-)miroir est sans doute une façon de souligner que l'évolution décrite dans Echopraxie est beaucoup plus un cycle qu'une ligne droite, l'idée sous-jacente étant que l'humanité sera toujours enfermée dans ses préjugés (y compris dans ses "rêves de transcendance", comme l'a fort bien vu Steven Shaviro dans la Los Angeles Review of Books) – oui, comme l'a remarqué avant moi Stéphanie Chaptal, Peter Watts est un pessimiste, au point qu'on pourrait voir en lui le Stephen King de la hard SF, voire le pape de la "dark hard SF" comme l'écrit Feyd Rautha.


En tout cas, Echopraxie n'a clairement rien du film Gattaca (à part la maestria narrative) : comme le souligne Matt Hilliard dans Strange Horizons, le roman n'est pas du tout "une histoire émouvante où Brüks l'humain de souche sauve le monde grâce à son courage" – au contraire, dirais-je...


Pour autant, ce "roman résolument noir" qu'est Echopraxie (d'après Gromovar) reste toujours plaisant à lire, en raison notamment de son style (dont je pense avoir donné un bon aperçu au travers des quelques citations dont j'ai émaillé cette chronique) : sur son blog, Peter Watts avoue préférer la "prose vitrail" (ornementée) à la Samuel Delany ou China Miéville plutôt que la prose fenêtre (transparente et factuelle) à la Isaac Asimov – et grâce à la traduction de Gilles Goullet, cela se sent.


Au bout du compte, ce roman indispensable qu'est Echopraxie démontre que Peter Watts est un de ces auteurs précieux qui maintiennent, dans leur oeuvre, "un niveau d'engagement avec leur matériel générique allant au-delà de la simple narration" (comme le dit si bien Paul Di Filippo dans Locus).




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