dimanche 22 mars 2026

Serment d'hypocrite ?

Le Serment de Mathieu Gabella & Mikaël Bourgouin


La première chose qui frappe, dans Le Serment, c'est ce que MTEBC appelle le "trait nerveux" ou la "plume acérée" de Mikaël Bourgoin, comprenez un dessin qui évoque irrésistiblement celui de Sean Murphy, en raison notamment d'un même goût pour les visages aux traits anguleux.


La parenté avec les comics de Murphy est renforcée par une mise en couleurs digne de Matt Hollingsworth, avec une appétence marquée pour les ambiances monochromatiques d'autant plus pertinente que, comme toutes les histoires se réappropriant (ici de façon science-fictive) le mythe du vampire, Le Serment joue sur l'opposition entre nuit (bleue et verte) et jour (orange) – j'y reviendrai.


Le scénario concocté par Mathieu Gabella (avec la complicité de Mathieu Mariolle) parachève la comparaison, en offrant, derrière une pléthore d'actions et de rebondissements (trop nombreux pour Gromovar), une réinterprétation (aussi cohérente, à sa manière, que l'interprétation végétale de Setona Mizushiro dans le beaucoup plus feutré Black Rose Alice) du vampirisme, un peu à la manière de Carpenter mêlant biologique et mythique dans Prince des ténèbres (ce n'est pas un hasard si BOBD a choisi Ghosts of Mars comme BO pour cette BD).


Comme MTEBC, je ne m'étendrai pas sur les détails scientifiques de cette recréation, afin de ne pas vous gâcher le plaisir de sa découverte ; je me contenterai juste de signaler qu'elle explique la raison pour laquelle, dans la tradition populaire, les vampires brûlent à la lumière du jour, alors que, dans le roman séminal de Bram Stoker, Dracula peut sortir en plein jour, quoique avec des pouvoirs diminués.


Le chapitre 1 du Serment (qui peut il est vrai se voir comme un thriller paranoïaque) commence pourtant dans une ambiance de polar, avec son spécialiste (Alexandre) qui apporte de l'assistance aux braqueurs dans un domaine bien particulier, dont il ne sort jamais, exactement comme dans Drive (le film de Nicolas Winding Refn ou le roman de feu James Sallis l'ayant inspiré), mais avec un docteur à la place d'un chauffeur (page 12) :

"– C'est vous le toubib !?? C'est parti en couille, y a un blessé ! Il me faut votre position !!

Quel est le mot de passe pour ce soir ?

Fais pas chier putain, balance ton GPS !!

Le mot de passe. Ou je raccroche et je m'en vais.

Sa mère !! Euh... Galien a une petite bite... Ou je sais pas, Galien avait rien compris."


Dans ce premier dialogue entre Alexandre et un futur client, une "brute sympathique" à la Ghosts of Mars qui va devenir son allié involontaire dans l'aventure qui s'annonce, il n'y a pas seulement l'amorce du running gag sur le côté "tatillon" du docteur (page 19), il y a aussi la mention d'un grand médecin de l'antiquité, aussi connu qu'Hippocrate, mais ce n'est pas tout : en prime d'ainsi introduire une thématique importante dans l'oeuvre (j"y reviendrai), ce passage commence à orienter les interactions entre personnages dans un sens science-fictif.


Si ce motif du spécialiste est typique du polar (Mathieu Gabella avoue d'ailleurs l'avoir pris chez Johnnie To), il l'est tout autant en effet de ce qu'Istvan Csicsery-Ronay appelle la technologiade et voit comme l'intrigue canonique de la SF (incluant Batman) : un Habile Homme (ici un docteur à la Frankenstein), assisté d'un Serf Volontaire (la brute dont je parlais plus haut, variante d'Igor), équipé d'un Texte-Outil (outre les seringues, mentionnons ce stylo des pages 11, 26 et 11) et marié à une Femme au Foyer (qui ne va bien sûr pas y rester, comme dans la variante gothique de l'intrigue), affronte un Mage Obscur (mettons Luc) pour le contrôle d'un Corps Fertile (mettons Zacharie, avatar du Monstre).


Je n'invente pas cette parenté avec le Frankenstein de Shelley (et toutes les oeuvres qui s'en inspirent), elle est implicite dans le passage suivant, où un Luc, certes de mauvaise foi, accuse Alexandre d'avoir été trop complaisant avec Zacharie, un patient qui lui a pourtant forcé la main (page 109) :

"Vous pensez que je suis un monstre. Mais il n'y en a que deux dans cette zone. Vous et votre créature. Et moi, j'essaie de protéger l'humanité de ce que vous avez fait."


Si l'épilogue (en sus de suggérer que les aventures d'Alexandre ne sont peut-être pas finies) compare explicitement (page 134) Alexandre à Van Helsing (clairement une figure du Bien chez Stoker) et suggère qu'il est, au fond, "simplement humain", le moment du duel final où Zacharie récite la version moderne du serment d'Hippocrate (page 125) nous rappelle que nous sommes bel et bien dans une histoire de savant fou, et qu'il y aura un prix à payer pour avoir l'orgueil (l'hubris) de s'élever au-dessus de son destin (sa moïra) :

"Même sous la contrainte... je ne tromperai jamais les patients et n'exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences... je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l'humanité."


Au passage, notez que dans les passages où la science rejoint la mythologie (vers laquelle pointent bien sûr les prénoms de Luc et Zacharie, deux disciples de Jésus), les planches de Mikaël Bourgouin adoptent à deux reprises (pages 106 et 122) un faux air d'enluminures (en pleine page) – une astuce graphique bienvenue, d'autant qu'elle souligne cette opposition entre lumières et ténèbres qui sous-tend toute l'oeuvre.


Avec Le Serment, Gabella & Bourgouin signent donc un one shot qui frappe vite et fort, mais qui offre aussi, sous ses dehors de no brainer (dixit Gromovar), du grain à moudre aux maniaques de l'analyse comme moi.





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