mardi 23 juin 2026

Les gorges hallucinées

Sept vues sur les gorges d'Olduvaï de Mike Resnick


Une équipe de scientifiques explore un lieu à l'écart du monde et découvre des traces d'une ancienne race cosmique dominante dont la présence sinistre plane peut-être encore sur eux, ne serait-ce que dans leurs rêves...


Vous pensez aux Montagnes hallucinées de LovecraftBien, mais si j'ajoute que les scientifiques sont des aliens, et que les Grands Anciens sont en fait les humains ?


Là, vous êtes dans un autre classique, Sept vues sur les gorges d'Olduvaï de Mike Resnick (novella lue en service de presse, dans la traduction de Jean-Marc Chambon révisée par Olivier Girard), un texte qui joue donc à “retourner le trope des humains allant explorer des ruines aliens” (dixit Gromovar, voir aussi la chronique de Jean-Yves), histoire d'actualiser cette “Science Fiction old school” dont l'auteur est friand (d'après Yossarian) – je cite la page 16 :

Voilà pourquoi nous sommes sur Terre, à l'endroit précis que l'on dit être le véritable berceau de l'Humanité, ces gorges rocheuses où, pour la première fois, il a franchi la barrière de l'évolution, où il a vu les étoiles avec un regard nouveau et s'est juré qu'elles lui appartiendraient un jour.


Au moyen d'une commodité narrative (le narrateur non-binaire a un don de psychométrie) qui a à mon avis le mérite d'avoir inspiré (de loin) Ken Liu pour L'Homme qui mit fin à l'Histoire (dont je vous parlerai un jour, promis), Mike Resnick va nous présenter six aperçus de l'Histoire humaine, basés chacun sur un artefact différent (et oui, cette façon de dessiner une trajectoire historique à l'aide de fragments se trouvait déjà chez Jorge Luis Borges ou chez Marcel Schwob, et elle se retrouvera chez l'Alan Moore de La Voix du feu).


J'ai bien dit six, parce que la “septième et dernière vue des gorges d'Olduvaï” (page 107) ne sera pas, comme les autres, isolée de la trame narrative principale et contée à la troisième personne ; elle n'existera que dans nos têtes et dans celle du narrateur non-binaire, où elle suscitera des ombres sinistres (voire une réécriture complète de ce qui précède, comme le pense la Yozone) – je ne vous en dis pas plus, même si à mon sens il n'y a pas tant de surprise que ça si l'on a gardé en tête le côté horrifique du récit, soigneusement entretenu du reste par l'auteur (page 105) :

J'ai la désagréable impression que si nous restions plus longtemps, nous finirions nous aussi corrompu par l'héritage barbare de ce monde.


Histoire de mieux vous faire apprécier comment Mike Resnick s'accommode de la “contrainte narrative” (dixit Laird Fumble) que constitue l'unité de lieu, en jouant sur une vertigineuse “profondeur du temps” (dixit Feyd Rautha), je vous présente rapidement les six artefacts et les six vues, sans vous en dire trop bien sûr :

– le premier artefact, “une pierre” (page 20), nous plonge dans les temps préhistoriques, qu'observent (petite surprise narrative, mais sans la moindre once de créationnisme) un couple d'aliens à la recherche d'un monde à coloniser ;

– “un maillon de chaîne métallique” (page 37) nous fait sauter jusqu'à une période de temps datant d'avant 1898 (l'année des “célèbres mangeurs d'homme de Tsavo”, page 47) pour retracer le parcours (imaginaire, mais réaliste) d'un esclave dans l'Afrique colonisée (celle que parcourait Livingstone) ;

– “le manche d'un coutelas” (page 50) nous place dans la tête d'un vigile chargé de garder, en pleine révolte des Mau-Mau, le “musée” anthropologique des (célèbres) époux Leakey, peu après le procès de Kenyatta, donc après 1952-1953 ;

– “un stylet en métal” (page 63) nous donne à lire le journal de safari-photo d'un ultra-riche de 2103, après la sixième extinction de masse ;

– “un ornement primitif” (page 77) nous fait vivre la culpabilité d'un fonctionnaire Masaï à la botte d'une multi-nationale soucieuse de tout sauf d'écologie ;

– enfin, “une cartouche inutilisée” (page 90) nous présente l'histoire du “dernier Masaï” (page 102).


Quoique sommaire, cet inventaire vous aura fait comprendre je pense que le point commun de tous ces récits enchâssés (qu'ils soient situés dans le passé, pour les trois premiers, ou le futur, pour les trois derniers) est la violence, mise en scène sous toutes ses formes (des plus explicites aux plus larvées) avec une grande acuité psychologique (même si les rapports entre le couple d'aliens de la première vue sont, sans doute délibérément, stéréotypés, et que le safari d'ultra-riches de la troisième vue est moins crédible à mon sens que celui décrit dans Défense d'extinction de Nayler).


Vous aurez également compris que cette Histoire mise en scène par Mike Resnick est loin, bien loin de tendre vers “la paix perpétuelle” rêvée par Kant (il y a une claire allusion au philosophe et à sa vision de l'Humain comme “la plus faible des espèces” page 36) ; et vous aurez sans doute subodoré que Sept vues sur les gorges d'Olduvaï est au bout du compte une réponse cinglante à tous ceux qui, comme Francis Fukuyama, théorisaient alors La Fin de l'Histoire et le dernier Homme en se basant sur la chute de l'URSS.


Chez Mike Resnick, au contraire, tout empire finit toujours par s'effondrer, et le capitalisme porte en lui les germes de sa destruction (les fameuses externalités négatives, je reste flou à dessein) ; quant à l'espèce humaine, quoique “fascinante” (page 36 ou 103), elle n'en est pas moins intrinsèquement toxique car “belliqueuse” (page 103) – ce n'est certes pas un hasard si la couleur dominante dans les six vues est le rouge (voir pages 51, 71 85 ou 101), puisque (page 103) :

La plupart des races de la galaxie avaient été peintes dans les tons pastel par le Créateur ; les Hommes, eux, ne présentaient guère que des couleurs primaires.


Un sous-texte profond, servi par une écriture très fluide, qui vous mène sans peine d'un bout à l'autre de la novella : vous l'aurez compris, Sept vues sur les gorges d'Olduvaï de Mike Resnick est bel et bien, comme je l'affirmais en entamant cette chronique, un classique.





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