lundi 8 juin 2026

Distorsions

 The Summer Hikaru Died 1 de Mokumokuren


Rendons à César – ou plutôt à Cléopâtre dans le cas présent – ce qui lui appartient : je n'aurais probablement pas commencé cette série sans la chronique de Tachan, qui invoquait à son propos les noms de Lynch (pour les événements bizarres dans une petite communauté, et peut-être aussi, ultérieurement, pour les espaces mentaux) et de Lovecraft (pour les entités tentaculaires, même si, pour l'instant, il s'agit plus d'une espèce de jaillissement psychédélique très difficile à décrire, la preuve).


Dans le tome d'ouverture, qui entre très vite dans le vif du sujet (un peu à la manière de Lovecraft suivant Houellebecq), nous comprenons dès les premières planches que nous sommes dans un récit pariant sur le fameux syndrome de Capgras, donc s'inscrivant dans la droite lignée des Body Snatchers de Finney, mais aussi des Femmes de Stepford de Levin.


Voyez plutôt ce dialogue entre Yoshiki et Hikaru, les deux amis d'enfance au centre du récit, dans les premières pages du chapitre 1 (traduction de Manon Debienne & Sayaka Okada) :

“– Hé, hé dis... J'peux te poser une question bizarre ?

– Quoi ? Tu vas me déclarer ta flamme ?

– Non.. C'est pas nouveau, mais... depuis que t'es revenu, après ta disparition... J'arrête pas d'y penser. Toi... T'es pas Hikaru, hein ?


Chez Finney et chez Levin, ce type de substitution résultait d'un plan concerté et visait, au bout du compte, à dénoncer le conformisme (et le sexisme chez Levin) de la classe moyenne américaine ; mais chez Mokumokuren, comme dans le Black Hole de Burns, l'idée est plutôt de matérialiser physiquement la transition de l'enfance vers l'âge adulte – ici le moment où sous une amitié d'enfance, entretenue il est vrai par des plaisanteries ambiguës, pointe une attraction d'une toute autre nature.


Suivant la loi classique du récit fantastique, qui veut que le phénomène reflète les désirs enfouis du personnage (je suis ici encore Joël Malrieu), l'entité qui s'est emparé du corps d'Hikaru (Unuki) ne fait au fond qu'accomplir le voeu le plus cher de Yoshiki ; ce n'est pas un hasard si Mokumokuren traite la plupart des “étrangetés” et des “distorsions” (chapitre 6) survenant dans le village sur un mode délibérément sexuel (et ça se poursuit dans les tomes ultérieurs d'après Tachan, qui parle à ce sujet de “messages pré-pubères cryptés”) :

– durant les événements du chapitre 3 (sur lesquels je resterai délibérément flous pour ne pas vous gâcher votre plaisir de lecture), Hikaru se retrouve avec “un saignement de nez”, soit le signe convenu du désir sexuel dans les mangas comiques (il saigne aussi du nez dans le chapitre 4, mais pour une raison plus prosaïque) ;

– la façon dont Hikaru retrouve Yoshiki dans les vestiaires “après les cours” pour lui parler de ses modifications corporelles (chapitre 4) est typique du hentai (voir par exemple “Le Mercredi après les cours”, un NTR d''Ameno Amano), et le corps d'Hikaru y est sexualisé d'une façon très baudelairienne (je reste là encore flou à dessein).


Derrière cette “horreur sexuelle” à la Clive Barker se profile bien sûr, de façon moins frontale que dans le poignant Sage de Quentin Zuttion, la question de l'acceptabilité sociale de l'homosexualité (avec dans les chapitres 5 et 6 le personnage de Rie comme vivante figure de la réprobation, quoi qu'elle en dise) – mais le manga peut tout autant s'apprécier simplement pour son “ambiance fantastique rétro et moderne à la fois” (dixit Tachan), d'autant que le travail graphique de Mokumokuren vaut le détour.


Le “dessin semi-réaliste” du mangaka (dixit Tachan) vaut d'abord pour l'aspect quasi-cinématographique qu'il imprime au récit, ce que soulignent également tous ces “plans” en contre-plongée ou en courte focale dans les moments de tension – voir aussi cette case en plongée avec deux libellules au premier plan (chapitre 2), qui annonce la remarque à double tranchant de Yoshiki à la planche suivante :

"C'est un peu relou à expliquer... Ils se ressemblent par leur apparence, mais ce sont deux espèces différentes, c'est tout."


Ce dessin très précis sert également de contraste avec les passages les plus fantastiques, et aussi avec les moments où l'expressivité du trait prend le dessus sur le réalisme – je citerai à titre d'exemple ce passage du chapitre 6 où le désarroi d'un Yoshiki courbé sur son pupitre est rendu par une myriade de traits verticaux prolongeant sa silhouette vers le bas, comme si le trait de Mokumokuten avait bavé.


Scénario et dessins unis pour distiller un intéressant sous-texte : comme le dit Tachan, “que demander de plus ?


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