mardi 23 juin 2026

Pour l'éternité sur nos carapaces

Carapaces d'Audrey Pleynet


Comme chaque année à l'occasion de l'opération Une Heure-Lumière, le Bélial' édite un hors-série (offert pour l'achat de deux UHL), qui contient une présentation de la collection (cette année, elle est assurée, sous l'angle numérique, par Erwann Perchoc, et l'on y apprend, horreur, que l'UHL la moins bien vendue est la géniale novella de Paul Di Filippo, Un an dans la Ville-rue), mais aussi, en guise d'échantillon, un texte inédit d'un.e scribe-phare de la collection.


Difficile de ne pas voir dans l'excellente nouvelle choisie cette année, Carapaces d'Audrey Pleynet (texte lu en service de presse), une déclaration d'intention de l'éditeur, d'autant qu'Olivier Girard assure dans sa préface (page 12) vouloir faire augmenter la “proportion de textes francophones” dans la collection – et peut-être aussi la proportion de femmes, histoire d'accompagner au mieux la Nouvelle Vague Féminine en train de déferler sur la SF francophone.


De ce point de vue-là, il me semble significatif que le déroulé de l'histoire d'Audrey Pleynet (sur lequel j'essaierai de rester vague, pour ne pas trop vous gâcher votre plaisir de lecture) soit peu ou prou le même que dans Quitter les monts d'Automne d'Emilie Querbalec (autre autrice-phare de la NVF, ai-je dit que cette appellation s'inspire d'un éditorial d'Olivier Girard dans le Bifrost 119 ?)


Commencé en effet dans une cité sise sur une autre planète (dans les chapitres un et deux, la numérotation est de mon fait), le texte élargit peu à peu son périmètre (dans les chapitres trois à sept) au rythme d'un “voyage” (j'emprunte au Maki et à la Yozone ce terme délibérément neutre) au bout duquel (chapitre huit) nous retrouverons l'univers de Rossignol (qu'il n'est pas nécessaire de connaître ceci dit pour apprécier Carapaces ; en fait, la nouvelle se rapproche beaucoup plus de Rayée, avec qui elle partage à mon sens cette même volonté de faire de la "résilience-fiction").


La différence entre les textes d'Audrey Pleynet et d'Emilie Querbalec, outre leur longueur, tient notamment à ce que, si l'on excepte le huitième et dernier chapitre, conté à la troisième personne, les sept autres chapitres de Carapaces ont tous une narratrice différente, quoique appartenant à la même espèce extraterrestre, les Sat Rez – nous sommes donc en plein (comme l'a noté le Maki) dans cette “altérité” qui nous renvoie un reflet, déformé mais terriblement pertinent, de notre humaine condition.


Dès le premier chapitre de la nouvelle, une scène de massacre qui rappelle celle au coeur de La Mélancolie de la résistance de Laszlo Krasznahorkai (dont je vous parlerai un jour, promis) et/ou de son adaptation filmique (Les Harmonies Werckmeister de Béla Tarr, avec l'écrivain lui-même au scénario), Audrey Pleynet pose les deux éléments-clés du récit, la “nature belliqueuse” (page 30) des Sat Rez, et la façon qu'elles ont d'inscrire leur Histoire sur leur chitine, qui survit à leur mort (page 17, début de la nouvelle) :

Le dernier combat.

Le dernier assaut.

Ces Sat Dim allaient comprendre. Ces Sat Dim allaient périr.

Nous, Sat Rez, nous vaincrons. Cette guerre sera lue pour l'éternité sur nos carapaces.

Cette certitude courait comme une vibration dans mon être, faisait trembler mes tentacules, bourdonner mes plumes. Je ferais graver cette victoire. A côté des autres. Peut-être sur le thorax, vu son importance. Ou le dos, sur un de mes tergites, entre deux segments de peau.

Peu importe, finalement. Tant que les autres la voient.


A partir de cette idée typiquement science-fictive, quoique résonant avec notre réalité (songez au tatouage, que je vois personnellement comme une capsule temporelle adressée à son moi futur), Audrey Pleynet va au fond poser (et en à peine cinquante pages) la même question que Laurent Mantese dans son récent (et génial) Ithaque : la violence est-elle vraiment innée à une espèce (les Sat Rez ou les Humania), ou est-elle acquise par imprégnation culturelle, par rumination de textes aussi violents que l'Odyssée d'Homère ?


Corollairement, suivant le procédé exactement inverse des Langages de Pao de Vance (où la notion d'agression, rappelez-vous, n'avait aucun sens pour des autochtones tant qu'elle n'était pas intégrée à leur langue), n'est-il pas possible de diminuer le niveau général d'agressivité en privilégiant une autre culture (par exemple les fameuses fictions-paniers chères à Ursula K. Le Guin), voire une autre Histoire ?


Vous l'aurez compris même sans que j'entre plus avant dans le détail du texte (et les contraintes qui vont pousser les Sat Rez à condenser leur Histoire), la nouvelle d'Audrey Pleynet va aussi poser la question de “la réécriture de l'Histoire” (dixit la Yozone), avec forcément une grosse part d'ambiguïté si l'on songe à 1984 – mais l'ambiguïté est me semble-t-il mieux gérée que celle présente dans le finale de Sintonia, ne serait-ce que parce qu'elle est interrogée (page 53) :

Mensonge ! Mensonge ! Faux ! Trahison de l'Histoire !


En outre, la pratique résonne fortement avec celle, antique, du palimpseste, ou celle, moderne, consistant à “mettre à jour” une page internet (au risque de perdre du contenu de qualité) ou, pire, retirer de la toile un site dont le ou la propriétaire ne paye plus son nom de domaine – et je ne vous parle pas de tous ces livres désormais introuvables, comme les hors-série UHL, oui.


C'est là l'ultime différence avec Quitter les monts d'Automne, où il s'agissait plus de découvrir que de recouvrir ; mais la thématique est au fond similaire, l'oubli, la déperdition culturelle – et la dérouler (notamment dans les chapitres trois à sept) sur le temps long au cours d'un “voyage” rapproche pour finir Carapaces d'un autre chef d'oeuvre de la SF, le film Aniara de Pella Kagerman & Hugo Lilja d'après Harry Martinson.


Au vu de ce qui précède, vous ne serez pas surpris.e de me trouver d'accord avec la Yozone et de vous conseiller fortement de passer en mode Gollum, car Carapaces est clairement “le Précieux que vous regretterez d'avoir manqué”.





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