Juste un peu de cendres de Thomas Day & Aurélien Police
“Pouvoir. Responsabilités. On vous l'a déjà faite cent fois, non ?”
Bien avant qu'Ashley Torrance, la narratrice de Juste un peu de cendres, ne nous interpelle ainsi (dans le chapitre 4), nous avions déjà deviné que tout serait différent dans le comics de Thomas Day et d'Aurélien Police – ne serait-ce qu'en raison de la réputation (sulfureuse ?) des auteurs.
Ce pressentiment ne fait que se confirmer en découvrant la “ligne trouble” d'Aurélien Police, ouvertement inspirée du travail graphique de Dave McKean (par exemple sur Arkham Asylum, voir aussi ce que je disais de l'artiste à propos de son récent Raptor) et de tous ces dessinateurs qui renoncent à la “transparence” de la ligne claire pour mieux interroger notre rapport à la réalité (Aurélien Police cite aussi Ben Templesmith, le dessinateur de 30 jours de nuit ; il aurait pu également mentionner Bill Sienkiewicz, mais pas Martin Simmonds, The Department of Truth datant d'après 2017).
Comme l'a remarqué avant moi Jeff de MDCU, le “travail incroyable” d'Aurélien Police vise avant tout à s'harmoniser avec le scénario de Thomas Day, en en soulignant les points-clés au moyen notamment de photos de cendres et d'un travail sur la couleur marqué par une “surabondance de couleurs froides coupées uniquement par le rouge du feu et du sang”, mais aussi du soleil ou de la poussière du désert.
Vous l'aurez compris, le scénario, justement, n'est pas avare de ces grands espaces qu'on associe spontanément à l'Amérique du Nord... mais pas forcément au fantastique, qui a hérité de la tradition gothique un goût certain pour les intérieurs représentant l'esprit torturé de leurs habitants – oui, je pense à ces “familles dysfonctionnelles” dans lesquelles grandissent beaucoup d'adolescents dans ce “fantastique moderne” dont Thomas Day a ici choisi de se démarquer.
Pour ce faire, son scénario va, significativement selon moi, recourir à une version “cendreuse” du zombie ; c'est significatif parce que, dans le film probablement le plus emblématique du zombie traditionnel, I Walked With a Zombie de Jacques Tourneur, tout commençait précisément comme dans un récit gothique classique (une gouvernante engagée par un maître de maison pour veiller sur sa femme malade), avant de basculer dans l'errance hallucinée promise par le titre – et dans une réflexion sur la démarcation (voire l'interpénétration) entre espace colonisé et espace autochtone.
Quand George Romero a réinventé le zombie en le détachant du vaudou (le titre français du film de Tourneur, c'est dire), il est paradoxalement (ou pas) retourné vers le gothique d'origine, notamment en situant son Zombie (qui a sans doute plus vieilli visuellement que sa Nuit des morts-vivants) dans un supermarché qui fonctionnait, ce coup-ci, comme une métaphore de l'esprit collectif américain, le consumérisme post-colonial – sans même parler de la ségrégation, il y avait déjà des allusions évidentes à la guerre du Viet-Nam dans La Nuit des morts-vivants d'après Schuy R. Weishaar.
Si les successeurs de Romero, par exemple le fameux tandem Kirkman & Adlard, ont pu retrouver avec bonheur les grands espaces, c'est souvent au prix d'un affadissement (voire d'un retournement complet) de ce sous-texte anti-colonial : ainsi, malgré son rejet de la peine de mort (pour les humains non zombifiés, ceci dit), le comics The Walking Dead n'est au bout du compte que le récit d'une nouvelle conquête de l'Ouest, les zombies représentant la nature vierge à coloniser (c'est surtout évident dans la deuxième partie de l'oeuvre, qui reprend par ailleurs le mythe du bâtisseur de civilisation).
En écrivant ce road-book qu'est au fond Juste un peu de cendres, Thomas Day, lui, n'a pas perdu de vue la triade “horreur / psychologie / politique”, qu'il hérite de George Romero et de Stephen King (le nom d'Ashley Torrance est bien sûr un gros clin d'oeil à Shining) mais qui était déjà chez Jacques Tourneur, dont il retrouve donc l'esprit me semble-t-il, jusque dans sa préférence pour “l'horreur suggérée” – d'où le choix d'Aurélien Police au dessin, évidemment.
Mieux, Thomas Day va réussir (notamment au cours du chapitre 3, basé sur la même anecdote historique dont s'est servi Harlan Ellison pour son Croatoan) à établir une véritable continuité entre les violences coloniales du passé et les violences capitalistes du présent, dessinant en 2017 un portrait critique de l'Amérique qui n'a rien perdu de son acuité aujourd'hui, bien au contraire.
“– J'ai besoin de toi. Il y en a de plus en plus dans ma petite ville.
– Une usine a fermé ?
– La conserverie... Comment le sais-tu ?
– Dans les petites villes, leur nombre n'augmente rapidement que dans un cas comme celui-là. C'est ce qui s'est passé chez moi, à Detroit. Sauf que ce n'est pas une usine qui a fermé, c'est une industrie complète qui s'est cassé la gueule.”
Comme l'expose ce passage du chapitre 1 (je ne déflore donc pas l'intrigue), ce qui génère les zombies de Thomas Day (et d'Aurélien Police, qui leur donne une apparence inoubliable, il faut bien le dire), ce n'est pas tant un virus quelconque, mais bien les soubresauts de l'économie (ou du changement climatique, voir le chapitre 4) – tous ces événements qui fabriquent “des pauvres, des marginaux, des défavorisés, des clochards”, autrement dit des déshérités (dixit Nicolas Winter) et des laissés pour compte (dixit Gromovar).
La “cosy apocalypse” promise par Thomas Day est donc largement sociale – et face à cette Midnight Nation de homeless à la Straczynsky & Frank (oui, “la notion de foyer” est importante dans le comics), Ashley Torrance, qui vient certes de la classe moyenne, peut-elle vraiment devenir une de ces héroïnes badass de comics (ou de séries, pensons à Buffy) qui carbonisent des créatures par palanquées entières ?
Avant même ses confrontations avec Owen (dans le chapitre 3, non sans un désamorçage de duel à la Black Orchid, un comics d'ailleurs dessiné par Dave McKean) ou Chelsea (dans le chapitre 4, avec une vision que je dirai bouddhiste ou karmique des "méchants", à la Demon Slayer), Ashley s'interrogeait déjà sur son rôle dans le chapitre 2, suite à ses premières interactions avec ses pairs masculins, belliqueux et (il faut bien l'avouer) sexistes :
“Que veulent-elles ? Juste survivre, peut-être. Et pour ça, elles se trouvent en compétition avec nous. Et si ces créatures, si fragiles, étaient plus à plaindre que nous ?”
Vous l'aurez compris, Juste un peu de cendres de Thomas Day & Aurélien Police est ce genre de récit fantastique trouble (aussi bien narrativement que graphiquement), où l'on se prend d'empathie au moins autant, sinon plus, pour les soi-disant méchants que pour les soi-disant héros ; c'est aussi, en raison notamment de cette empathie, un récit qui revisite – et réactualise – intelligemment la figure éculée du zombie.
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