jeudi 27 août 2026

Négatifs troués

Quand vient la tempête de Karen Russell


Le Magicien d'Uz


Deux choses sautent aux yeux quand on entame – et quand on finit – le deuxième roman (lu en service de presse) de Karen Russell, qui s'appelle The Antidote en VO (soit le nom d'un personnage crucial, j'en reparlerai) et Quand vient la tempête dans la traduction (aussi fluide que l'original) de Karine Lalechère, histoire probablement de rappeler Quand la mer se retire d'Armand Lanoux (on pourrait évidemment discuter ad vitam aternam de la pertinence de ce changement de titre).


La première chose (qui occupera donc la première partie de ma chronique), c'est l'influence évidente du Magicien d'Oz, que dans sa recension pour Locus Ian Mond juge (un peu hâtivement peut-être) anecdotique ; il me semble au contraire qu'au-delà des ressemblances les plus criantes (la ville imaginaire où se situe l'action s'appelle Uz, le roman commence par une tornade, un groupe disparate de personnes se lance dans une quête commune) Karen Russell s'approprie le dramatis personae de Baum, mais en gardant Steinbeck dans un coin de sa tête (on est en 1935).


Le clin d'oeil le plus évident aux personnages de Baum est bien sûr cet épouvantail resté en place après la tornade initiale, et mystérieusement doué d'une âme, qui va peu à peu élargir sa conscience depuis un néant initial à la Descartes ou à la Condillac – je cite in extenso le premier passage où il a accès au point de vue (page 34) :

Je n'ai pas été annihilé, quoi que “je” sois.


Etant donné que le prologue place d'emblée sa vie sous le signe de la “peur” (page 11, mais le terme reviendra à de nombreuses reprises pour le caractériser, par exemple page 203), et que sa nièce le compare (page 24) à “un épi de maïs grignoté par les rats”, il me semble évident que Harp Olettsky est une réécriture du lion peureux, qui se retrouverait confrontée, après la tornade initiale, à une mystérieuse couleur remontant du sol plutôt que tombée du ciel – la référence à Lovecraft s'accentuera au cours du roman, qui n'a ceci dit rien de cthulhuesque (page 159) :

Ca faisait trois nuits que je ne fermais pas l'oeil. De la fenêtre, je contemplais la teinte inouïe qui sifflait et scintillait au-dessus de ma terre. Pas-de-la-sève. Pas-du-silex. Pas-du-givre. Je connaissais par coeur le blanc osseux des plants tués par le froid. Le jaune meurtri du blé cuit par la séchersse. Si j'avais dû peindre l'histoire de ma vie, j'aurais utilisé ces couleurs-là. Pas cette nuance extraordinaire. L'émerveillement n'est pas un état d'esprit confortable, découvrais-je, s'il dure trop longtemps.


Asphodel Oletsky, la niéce de Harp, peut être vue comme un avatar de Dorothy, venue vivre à Uz après le meurtre de sa mère, soit une manière de tornade intime ayant creusé en elle un trou que rien, pas même le basketball ou son amitié particulière avec Valeria, ne parvient tout à fait à combler (page 357) :

J'aurais tellement aimé que ma mère soit là pour le taquiner avec moi. Quand on essaie de se rappeler un être disparu, parfois, on a l'impression de boire de la brume. Ca ne suffit pas à étancher la soif. Je ne veux pas voir d'image dans ma tête. Je veux la tenir dans mes bras, vivante. Qu'elle me serre dans les siens. Désirer l'impossible : quelle bêtise ! Je ne sais pas comment désirer ce que je peux avoir.


Par définition, l'Antidote (le personnage éponyme en VO), est une sorcière de l'Ouest, plus précisément une sorcière des prairies, capable de servir de banque mémorielle pour toute personne désireuse de se débarrasser pour un temps plus ou moins long d'un souvenir ; si la tornade initiale ne l'a pas écrasée, elle l'a en revanche vidée de tous ses dépôts, c'est son 1929 personnel (page 15) :

Que m'était-il arrivé pendant mon sommeil ? J'avais l'impression qu'un couteau m'avait curé la moelle des os. Qu'une substance vitale s'était liquéfiée et écoulée, laissant place à cette sensation d'apesanteur inconnue. Légèreté et aberration, une blancheur envahissante qui remontait le long de ma colonne et suintait de ma bouche. Faillite, c'est le mot qui m'est venu à l'esprit.


Autre sorcière (venue de l'Est), qui ne l'était certes pas au début de l'histoire, Cleo Allfrey, une collègue (imaginaire) de Dorothea Lange ou Walker Evans, chargée comme eux de photographier l'Amérique du New Deal, mais qu'un “appareil à voyager dans le temps” (page 336) va pousser à dévier de sa mission (page 278) :

Lorsque j'ai regardé l'image projetée par l'agrandisseur, j'avais peur de bouger, peur ne serait-ce que d'expirer. J'avais l'impression d'être accrochée à un fil, attendant que le monde se stabilise, que ma sidération cède la place à une forme d'explication. Je m'efforçais de comprendre comment mon appareil avait pu saisir quelque chose d'aussi différent de ce que j'avais vu. J'avais appuyé sur le déclencheur mardi, mais la scène devant moi datait d'un autre siècle.


A l'exception d'un personnage (avatar de Toto ?) ne prenant la parole qu'à la fin, j'ai maintenant décrit tous les narrateurs de l'histoire, où ils se succèdent régulièrement avant le finale, si l'on met de côté certains segments particuliers (l'histoire de l'Antidote ou le dépôt de Tomasz Oletsky) :

– la première partie, “L'effondrement”, alterne quatre fois les points de vue dans l'ordre Antidote / Asphodèle / Harp / épouvantail ;

– la deuxième, “Les Faussaires”, rajoute Cleo Alffrey en début de séquence et fait encore alterner quatre fois les points de vue, mais en supprimant une fois l'épouvantail et en déplaçant une autre fois son point de vue en début de partie suivante ;

– enfin, après l'intervention déportée de l'épouvantail, la troisième partie, "Tout n'est pas perdu”, fait alterner trois fois la séquence sans épouvantail (et avec le nouveau narrateur dans la troisième occurrence), puis la fin du roman brise complètement l'ordre des alternances.


Comme souvent dans une polyphonie, il y a cependant un centre absent, un personnage qui n'a jamais accès à la narration alors même qu'il joue un rôle capital (ici de méchant) dans l'intrigue ; vous l'aurez deviner, c'est l'avatar du magicien d'Oz, le personnage dont le pouvoir est bâti sur un attirail de manipulations dont le dévoilement est précisément l'enjeu du texte – le shérif Victor Iscoe, le soi-disant découvreur du meurtrier de la mère d'Asphodel.


Au vu de la façon dont je viens de décrire (sommairement) le dramatis personae de Quand vient la tempête, vous devez commencer à entrevoir comment Karen Russell remonte à sa manière les rouages de Baum, afin de produire, comme elle le dit elle-même dans sa postface (page 467), “un roman sur les lacunes de la mémoire collective” – mais il vous manque encore à mon sens un élément crucial pour que vous ayez un tableau d'ensemble correct du texte.


La Mémoire est mon métier


Une deuxième chose frappe en effet quand on entame – et quand on finit – Quand vient la tempête, c'est l'insertion ponctuelle dans le texte de photographies en noir et blanc (26 en 454 pages, en tenant compte du fait que la dernière insertion est sextuple, et en omettant la carte et l'image insérées dans la postface) – une technique aussi délibérée que chez Georges Rodenbach (Bruges-la-Morte), André Breton (Nadja et L'Amour fou) ou Ransom Riggs (la trilogie Miss Peregrine et les enfants particuliers).


Toutefois, ces images jouent me semble-t-il chez Karen Russell un autre rôle que chez ses illustres devanciers, chez qui elles servaient à instiller une ambiance mélancolique (Rodenbach), à s'épargner des descriptions et surtout à exposer le réel qui était le point de départ de la dérive surréaliste (Breton), à générer personnages ou péripéties (Riggs).


Dès la deuxième image de Quand vient la tempête (page 13) apparaît en effet, oblitérant une partie du réel exhibé, un point noir, qui reviendra dans près de la moitié des images (11 sur 26) ; et ce n'est pas une manipulation numérique, c'est le résultat d'un coup de perforatrice sur le négatif, un geste par lequel le patron bien réel de l'imaginaire Cleo Allfrey condamnait une prise de vue qui lui déplaisait (page 174) :

Alors que, debout devant lui, l'attendais son verdict, il a posé ma planche contact à l'envers sur son bureau. Puis il a perforé le négatif, assassinant ma lune.

Par la suite, je devais apprendre qu'il avait infligé le même traitement à Mydans et à Evans, à Lange et à Shahn. Sur le moment toutefois, je l'ai pris de manière très personnelle. En fonction du mécontentement que lui inspirait mon travail, tantôt il perforait la bordure, tantôt les visages.


Ce geste, parfois totalement incompréhensible à nos yeux (pourquoi rejeter la frimousse de l'écolier de la page 293 ? en raison du fond flou ?), c'est bien évidemment le symbole de la façon dont les puissants (ici l'administration rooseveltienne, mais ça peut être tout autant le shérif) décident de ce qui a ou non accès à nos regards (créant ainsi, dirait Jacques Rancière, un certain partage du sensible) – à nos regards, mais aussi à nos mémoires.


Ce dispositif texte / photo a en effet le mérite de souligner cette réflexion sur les médias – et la façon dont ils construisent notre vision du monde – qui est au centre me semble-t-il du roman de Karen Russell, à travers les pouvoirs respectifs de l'Antidote et de Cleo, qui offrent une histoire alternative de la mémoire collective (ce n'est sans doute pas un hasard si ce dernier personnage porte le nom de la muse de l'Histoire, Clio).


Traditionnellement en effet l'Histoire se basait sur le recoupement de témoignages, donc au bout du compte sur la parole (et sa transcription) ; mais l'arrivée de la photographie, comme l'a d'ailleurs noté Paul Valéry en son temps, lui a offert une technique supplémentaire, perçue (pas forcément à raison) comme plus fiable, avant que la falsification massive rendue possible par la photographie numérique et l'IA ne l'oblige à reconsidérer les choses.


Chez Karen Russell, c'est en quelque sorte l'inverse : la façon qu'a l'Antidote de récupérer oralement un souvenir et de le restituer tel quel est censée être infaillible, aussi mécanique qu'une photographie argentique donc, jusqu'au krach, qui va l'amener, lentement mais sûrement, à fabriquer des faux souvenirs ; la découverte surprenante de Cléo va (peut-être) offrir un moyen de se réapproprier autant le passé que l'avenir.


Le propos de Quand vient la tempête rejoint ainsi celui de GennaRose Nethercott dans La Maison aux pattes de poulet, au sens où le “devoir de mémoire” est, plus qu'un devoir, une nécessité intime, les trous dans le puzzle mémoriel ne pouvant pas être comblés par une pièce autre que l'originale (page 345) :

Je crois que ça rend les gens fous. Ils ne savent plus qui ils sont. Ils n'ont plus les outils pour comprendre leur propre existence. Si je mettais des planches devant votre fenêtre, et que je peignais un ciel bleu dessus, je suis sûre que vous perdriez la boule, vous aussi.


Les “négatifs troués” (page 174), incapables de fournir un positif complet, deviennent ainsi tout autant une image des esprits rongés par l'absence – ce n'est bien sûr pas un hasard s'il manque fondamentalement quelque chose à tous les narrateurs de Karen Russell, que ce soit une personne (la mère d'Asphodel, le fils de l'Antidote, le frère et la soeur de Harp, qui est également célibataire) ou un sentiment (d'être pris en considération pour Cléo, de comprendre le monde alentour pour l'épouvantail).


Le problème, c'est qu'un négatif ou un positif est en général incapable de se regarder lui-même, donc ne sait pas qu'il est troué ou incomplet – et Karen Russell le sait pertinemment, d'où son finale doux-amer, qui part de ce type de discours qui concluait Le Dictateur de Chaplin pour en arriver à une scène digne du Lang de Fury, car comme elle dit dans un entretien avec Stuart Miller (je traduis) :

Mon amie Maureen McLane, qui est une poétesse, a dit : “Je veux résister à l'anxiété apocalyptique sans refuser de voir la réalité en face.Mais ça peut être un chemin trop étroit pour y avancer.


On en revient ainsi au Magicien d'Oz, puisque cette route de brique jaune, menant à une cité verte comme l'espoir, Karen Russell parvient à nous la faire emprunter sans jamais renoncer à une âpreté à la Steinbeck, faisant de Quand vient la tempête un roman précieux en ces (tristes) temps de mégafeux et de mini-tornades (et ce n'est pas Laird Fumble qui me contredira).





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