Sous les Filles du Feu 1 de Sébastien Juillard
“Pleurs de femme, cris d'enfant.
Que faire de tout cela ? se demanda-t-il encore.
Comment ne pas s'empêtrer dans ce fracas de kenningar et de heiti où les poètes puisaient à l'envi la matière de leurs vers rebattus ? Comment dire ce qui avait été plutôt que ce qui pouvait plaire à l'assemblée ? Une intuition, née peut-être du vertige de la bataille, murmurait à Arni que quelque chose d'important se déroulait ici.
Mais il fallait pour le dire que les mots viennent à lui sans les contraindre. Il devait les saisir dans le mouvement liquide de la pensée, les premiers, les vifs, ceux qui touchaient au plus près le vrai. Les arracher au torrent. Les serrer avant qu'ils ne glissent.”
Ce passage (chapitre 6, page 181) du premier volet de Sous les Filles du feu (roman lu en service de presse) est peut-être un de ceux où transpirent le mieux les ambitions (immenses) de Sébastien Juillard, et pas seulement parce qu'un skald y présente son art poétique (la narration comme pêche aux saumons) : tel Fabrice Fel Dongo égaré à Waterloo chez Stendhal, Arni a littéralement le nez collé sur la réalité guerrière qu'il sera plus tard amené à chanter (dans le chapitre 8).
Cette façon que Sébastien Juillard a de nous présenter divers points de vue – partiels donc – sur un même sujet – la “Saga de Sigdis Hröriksdottir” mettons – se double (un peu comme chez l'Alastair Reynolds de L'Arche de la rédemption) d'une construction temporelle qui permet de laisser délibérément dans l'ombre – non sans un suspense certain – des moments saillants du récit, quitte à les convoquer plus tard dans les dialogues (la scène entre les chapitres 17 et 18, par exemple).
Hormis quelques menus flash-backs, l'histoire de Sigdis nous est en effet présentée suivant une double trame temporelle, avec une alternance à peu près régulière : un tiers des chapitres (1, 4, 7, 10, 13, 16, 19-20) nous montre ce qu'il advient d'elle au retour de son grand voyage de 6 ans ; les deux tiers restants des chapitres (2, 3, 5, 6, 8, 9, 11, 12, 14, 15, 17, 18) nous montrent la fin de ce voyage (après ses exploits chez les Francs de Clotaire, racontés dans un excursus en ouverture du roman).
Cette construction narrative (qui a aussi impressionné Nicolas Gary et le Nocher des livres) est loin d'être une coquetterie, ne serait-ce que parce que les deux trames progressent (du moins autant que ce premier tome me laisse en juger) de concert vers des événements centrés sur le corps du père de Sigdis, Hrörik Hreidarsson – sa découverte dans les glaces où il est allé s'égarer pour la seconde trame, et son usage dans une cérémonie magique pour la première (même si les enjeux du roman vont bien au-delà, j'y reviendrai).
Dans cette idée de voyager sur les traces d'un célèbre “roi-de-mer” (ici son père), vous aurez reconnu un motif classique du récit de piraterie, depuis L'Île au trésor de Stevenson jusqu'au One Piece d'Oda ; et c'est bien la deuxième raison pour laquelle cette structure temporelle en quasi-spirale (la seconde trame se dirigeant vers le début de la première) fonctionne si bien – la démarche de Sigdis va fatalement amener les anciens compagnons de son père à considérer, non sans mélancolie, leur passé aventureux (page 370) :
“Peut-être parce que l'âge accusait les nostalgies jusqu'à la blessure, le forgeron avait médité sur l'amitié qui l'avait attaché à Dagmar. Il avait repensé aux voyages entrepris à ses côtés, aux ambitions en partage. De fil en fil, la mélancolie du vieil homme avait convoqué tour à tour Hrörik, Hjalti et Hrefna, et tous les autres, dont il demeurait l'un des derniers représentants, ceux à qui ne restaient que les spectres lors des veillées solitaires et la peur de mourir sur leur lit.”
Cette obsession – quasi-proustienne – du passé est également le moteur intime de Sigdis, et l'on retrouve ici, à mon sens, le reflet d'un autre grand thème de la littérature maritime, celui du capitaine Achab de Melville entraînant ses hommes à la poursuite d'une baleine blanche, avec cette différence, capitale, que Sigdis cherche, elle, à se frayer, à n'importe quel prix, un chemin vers sa fille morte, sa seule consolation dans la vie (page 115)
“La fillette pelotonnée dans l'alcôve savait lire jusque dans la nuit close de son coeur. Et quand elle y découvrait trop de peines, quand Jorun avait fauté, filé des mensonges, ou quand sa mère maudissait à demi-mot la stupidité des jours semblables, l'enfant s'accablait d'une part de ses chagrins et se roulait dans le silence pour y disparaître. Elle se contentait d'être une chaleur présente, des mains menues autour du cou, un front blanc dans son giron. C'était sa manière à elle d'essuyer les larmes qui ne coulaient jamais sur les joues de Sigdis.”
Avant de revenir sur les tenants et aboutissants – mythiques – qui rendent le désir de Sigdis moins fou qu'il n'y paraît à première vue (et le rapprochent d'une certaine manière de la quête de la glace-mère dans Le Navire des glaces de Moorcock), remarquez combien, au-delà des ressemblances (y compris narratives, la quête du fer gris magique capable de lier, à la Tolkien, ses marins m'évoquant la scène de la forge du harpon dans Moby Dick), la quête (maternelle) de Sigdis a au fond fort peu à voir avec la quête (virile) d'Achab.
C'est là me semble-t-il un des changements de paradigme sur lequel le roman est construit, car comme dans le Boudicca de Jean-Laurent Del Socorro, il ne s'agit pas – ou du moins pas seulement – de remplacer l'homme traditionnellement au centre d'un récit de fantasy par une femme (opération “quantitative”), il s'agit d'épouser une perspective foncièrement différente (opération “qualitative”), tendant vers la fiction-panier – donc d'enregistrer, comme notre skald, la fin d'un certain type d'histoires (pages 322-323) :
“Arni croyait en l'existence des héros, en la vérité des dits d'autrefois, en la grandeur édifiante des sagas. Même si le “héros" se laissait aller à violer une esclave quand il était pris de boisson, même s'il tuait pour un mot prononçé un peu haut.
Bien sûr, Arni finit par être déçu dans ses attentes. Ces guerriers qu'entretenaient le jarl n'étaient, pour la plupart, qu'un ramassis de bravaches et de mangeurs d'or, des esprits aussi étriqués que leur pays était vaste.”
Même si Arni va chercher à, en quelque sorte, pousser Sigdis sinon à l'héroïsme (comme dans Mon nom est Personne), du moins vers ce qu'il imagine être son destin, Sébastien Juillard s'inscrit clairement dans la même veine anti-viriliste / anti-héroïque qu'un Laurent Mantese (auteur lui aussi d'un premier volet cette année, le brillant Ithaque) – ce n'est sans doute pas un hasard si, comme dans La Sonde et la Taille de Mantese, Juillard utilise cet autre changement de paradigme qu'est l'arrivée du christianisme, voyez comment un évêque juge les hommes du Nord page 379 :
“Ils n'attendent de leurs dieux qu'une aide triviale : abondantes moissons, fortune à la guerre, profits marchands et ce genre de choses. Ils n'en apprécient que mieux amulettes et charmes. A ce titre, je pense que notre Sainte Croix peut être un levier puissant. Un peu d'argent au bout d'un lacet de cuir suscitera leur intérêt.”
A ce deuxième changement de paradigme (facilité à terme par une critique rationnelle des mythes telle que l'incarne l'amant d'Arni, le grec Eustrate) va s'en articuler un troisième, pris lui dans notre actualité la plus brûlante (littéralement), et c'est cette articulation qui va donner tout son sens à la quête de Sigdis, tout en cristallisant le vrai affrontement au coeur du roman (qui reste larvé dans ce premier tome).
A la différence du monde nordique mythique, que la présence réfrigérante de Fenrir, le loup de l'Apocalypse, achemine lentement mais sûrement vers un hiver éternel (même si un avatar du fer gris le tient momentanément enchaîné), le monde de Sous le règne des Filles du Feu progresse inexplicablement – du moins au début – vers une emprise croissante des entités éponymes (lointainement inspirées de Nerval), d'où mégafeux et épidémies (pages 42-43) :
“Une fois qu'ils eurent laissé derrière eux ce haut lieu, Sigdis et Jorun contemplèrent la forêt en dessous. Avec stupeur, ils constatèrent qu'elle avait encore cédé du terrain ces six dernières années. Mussée toujours plus près des montagnes et au bord des firdir, elle laissait derrière elle des étendues de neige piquetées de chicots noircis. Dès la fonte, la cendre, dessous, se transformerait en boue pour faire nid à la vermine de l'été crachée par les mares saumâtres. Les maladies viendraient, l'Ardente à leur tête, tuant plus sûrement que la chaleur.”
Le problème initial de Sigdis, c'est précisément que les morts imputables, plus ou moins directement, à ces Filles du Feu, ne se retrouvent pas dans l'au-delà de la tradition, donc qu'elle sera séparée de sa fille dans la mort si elle ne fait rien ; mais bien sûr, nous subodorons très vite – et le chapitre 19 le confirme – qu'elle va devoir faire plus frontalement “face au rouge mur de terreur” (page 475), grâce à la violence contenue de ce loup qu'elle porte en elle (pages 74-75) :
“Il émanait de toute la personne de cette skjaldmö une intranquillité animale. Arni, qui pourtant avait connu les plus irascibles berserkir du Gautalant, ne se souvint pas avoir éprouvé pareils sentiments. Car les berserkir n'entravaient pas leur hamr. L'auraient-ils voulu, ils en auraient été incapables. La bête en eux toujours dominait l'homme. C'était un don d'Odinn qui ne se refusait pas. Mais cette femme paraissait tenir ses instincts en laisse. On sentait qu'à tout instant, une fureur pouvait la saisir, mais qu'il fallait pour cela l'acquiescement de sa volonté, et peut-être un rien de magie.”
Vous l'aurez compris, s'il y a un grand nombre de thématiques dans Sous le règne des Filles du feu, chacun des motifs s'insère parfaitement dans la trame d'ensemble de la tapisserie, et même sans connaître la façon dont le deuxième volet viendra prolonger le tissage, je peux d'ores et déjà affirmer que Sébastien Juillard est un maître tisserand – ce qui ne surprendra pas quiconque ayant lu Il faudrait pour grandir oublier la frontière ou Kawaakari.
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