L'Indicible de Gou Tanabe d'après Howard Phillips Lovecraft
Parlant des précédentes adaptations en manga de Lovecraft par Tanabe (notamment Celui qui hantait les ténèbres et Dans l'abîme du temps), je soulignais combien elles mettaient fort justement en évidence ce que j'appelle le thème de l'esprit-fenêtre ou de la réversibilité du regard : la puissance de pénétration mentale d'un personnage érudit permet paradoxalement à l'objet de son regard de le pénétrer à son tour, une fenêtre fonctionnant dans les deux sens.
A l'évidence, ce fantastique nietzschéen (hérité du Wells de L'OEuf de cristal) correspond à une manière d'avertissement adressé à la science et à sa prétention de tout voir – une sorte d'envers sombre du panoptisme, le régime scopique monté en puissance à la fin du XIXe et au début du XXe, notamment dans les oeuvres de merveilleux-scientifique (lisez Voir l'invisible de Fleur Hopkins-Loféron).
Comme le montre à mon sens ce recueil d'histoire courtes (traduit par Sylvain Chollet), l'attachement de Lovecraft – et par ricochet de Tanabe – à ce thème de la vision se retournant contre le voyeur est loin de se borner au seul mythe de Cthulhu, auquel il semble tout naturellement adapté ; on le retrouve aussi dans des récits – et des poèmes – relevant plutôt des Contrées du Rêve (et écrits entre 1918 et 1926).
C'est évident dès le texte d'ouverture, “A un rêveur”, puisque si le poème s'adresse au début à un homme aux paupières closes, le rêve va finir par franchir cette fragile barrière de chair quand le dormeur semble se réveiller, comme si l'oeil avait été envahi par ce qu'il regardait (page 6) :
“D'anciennes visions s'éveillent... et dans tes yeux qui s'ouvrent
Luisent noirs des nuages d'autres cieux.
Alors, comme face à une apparition démoniaque,
Je m'enfuis dans la nuit hantée.”
C'est tout aussi évident dans “Polaris”, dont les premières cases (page 11) installent d'entrée une étrange relation entre le narrateur et l'étoile éponyme, que ce soit dans le narratif de Lovecraft ou dans le visuel de Tanabe (si l'on groupe deux par deux les quatre cases horizontales qui composent la planche, l'étoile regarde le narrateur avachi, puis le narrateur se redressant regarde à son tour l'étoile) :
“Tout au long des sinistres heures de ténèbres... cette étoile est là, qui scintille en permanence... Elle me fixe d'un oeil fou, comme si elle me surveillait... et essayait de me transmettre un message dont elle aurait tout oublié, sauf l'existence.”
Notez au passage que, bien évidemment, le narrateur contemple l'étoile à travers sa fenêtre, avant de s'endormir pour pénétrer dans les contrées du rêve ; quand il en ressort, l'étoile est toujours là, mais elle va en quelque sorte projeter, à travers la fenêtre, des espèces de tentacules ténébreux, que nous découvrons pour la première fois (excellent choix de Tanabe) dans une double pleine-page (30-31).
Cette réversibilité du regard est moins présente dans “Le Terrible vieillard”, une histoire de facture plus classique (et "ouvertement xénophobe", Gromovar a raison) qui a surtout le mérite d'introduire le personnage éponyme (qu'on retrouvera dans l'histoire suivante) ; mais le texte contient tout de même une certaine réversibilité des rôles (la victime devenant bourreau), et surtout un bref passage où le thème du voyeur vu est là et bien là (page 46) :
“Dans son jardin, y a plein de pierres bizarres avec des gravures dessus.. On croirait.. qu'elles nous surveillent...”
Le thème de la réversibilité du regard est beaucoup plus prégnant par contre dans “L'Etrange maison haute dans la brume", une nouvelle sous l'influence manifeste de La Maison au bord du monde de William Hope Hodgson (un texte dont Richard Corben a livré une superbe adaptation graphique, soit dit en passant).
Ce récit commence en effet par une scène d'observation aux jumelles de la maison éponyme par un philosophe (Thomas Olney), et il culmine dans une scène où, ayant pénétré dans ladite maison, ledit philosophe ("habité par la passion du savoir" comme le remarque fort justement Gromovar) est pénétré en retour par d'étranges visions (pages 97-99) :
“Tous les rêves de ces valeureux ancêtres surgissent des profondeurs... et déferlent comme une vague gigantesque... dans mon esprit... dans mon âme !”
Comme son titre l'indique, “Le Témoignage de Randolph Carter” se concentre plutôt sur le récit d'un témoin auriculaire (Randolph Carter donc) que sur l'expérience oculaire vécue par son ami (Harley Warren), avec un usage horrifique du téléphone possiblement hérité de cette pièce d'André de Lorde que j'évoquais à propos du Dernier train pour Busan.
Il n'empêche que, là encore, le thème du voyeur vu affleure ouvertement, comme pour mieux souligner que le récit nous parle au fond d'un auditeur entendu, donc qu'il est une tentative de transposer le motif dans un autre mode de perception (page 134) :
“Sans doute pris d'une fièvre étrange.. j'avais l'impression que chacun des caveaux alentour était habité d'une volonté propre et m'épiait...”
De son côté, “L'Indicible” repose ouvertement sur le thème de l'esprit-fenêtre, via une des “superstitions paysannes” chères à Joel Manton, l'ami sceptique de Randolph Carter, à savoir la croyance que “les fenêtres gardent l'empreinte du visage de ceux qui se sont tenus devant leur vie durant” (page 155) ; au passage, Lovecraft – et Tanabe à travers lui – s'offre une manière d'art poétique, en retournant comme un gant la critique initiale de Manton (page 154) :
“Vos héros finissent toujours paralysés par des visions surnaturelles indescriptibles les privant de courage ou de mots pour raconter ce qu'ils ont traversé !”
Jusqu'ici, les visions qui envahissaient les voyeurs les menaient plutôt à leur perte, et d'une certaine façon, c'est encore vrai dans “La Clé d'argent” (le plus long récit du recueil, pour ne pas dire sa pièce maîtresse), puisque le récit commence par l'ouverture du testament de Randolph Carter suite à sa disparition mystérieuse ; mais nous comprenons dès que le récit remonte le temps que l'intéressé a une interprétation différente des événements (page 202) :
“En quoi les rêveries seraient-elles inférieures à la science et à la réalité tangible ? Tout le monde dit.. que chaque action doit avoir un but, chaque objet une valeur, que chaque nouvelle invention est un prodige.. Mes songes.. mon univers.. sont-ils ineptes et puérils ? Quelqu'un comme moi.. n'a-t-il donc pas sa place dans ce monde ?”
En posant ainsi (comme je le fais souvent par devers moi, j'avoue) la question de la place de l'art (et de la culture en général) dans un monde purement utilitariste, Lovecraft donne un autre sens, tragique, à ce thème de l'esprit-fenêtre qui l'obsède (thème affleurant ici dans l'endormissement, page 217, puis le réveil, page 226, de Carter devant sa fenêtre).
Ici, le voyeur – le voyant dirait Rimbaud – est, plutôt que le savant atteint de libido sciendi, l'artiste inspiré que la société accule à la folie ou à la mort – qu'elle envoûte dirait Artaud (ce n'est pas un hasard si ce texte, véritable plaidoyer pour l'imaginaire, a ému aux larmes le jeune Tanabe, voir sa postface page 267).
En écho au poème illustré qui ouvrait le recueil, Tanabe choisit de finir ce parcours magistral dans les Contrées du Rêve par le fragment “Azathoth”, l'histoire d'un “observateur solitaire” des “étoiles” (page 275) dont la chambre va se trouver, comme dans “Polaris”, envahie à son tour par “les lueurs violettes de minuit” et les mondes qu'elles apportent (page 276) – le thème de l'esprit-fenêtre, encore, mais dans une version plus optimiste.
Vous l'aurez compris : avec L'Indicible, Gou Tanabe réussit une fois de plus ce qu Houellebecq jugeait (à tort donc) impossible, à savoir mettre en images les textes de Lovecraft ; et s'il y réussit aussi bien, c'est peut-être justement parce qu'il parvient à substituer à cet indicible typique de Lovecraft un indescriptible à la Junji Itô, à savoir des images frappantes tout en étant difficilement descriptibles – voyez dans cette chronique ma description maladroite des “tentacules ténébreux”.
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