lundi 14 septembre 2026

Grillage, grillage

Derrière le grillage 2 de Claire Garand, Claire Duvivier, luvan, Elodie Denis & Serge Lehman


Claire Garand


Après le succès du premier volume de l'anthologie Derrière le grillage, il était logique que Xavier Vernet lance un nouveau financement participatif pour un deuxième volet (lu en avant-première), reposant toujours sur le même concept : bâtir une histoire – ou élaborer une réflexion théorique – à partir d'un même lieu, une rangée de box sur un terrain clos par un grillage, derrière lequel s'entrevoit un mystérieux jardin et ses statues (NB : les deux volumes sont indépendants l'un de l'autre).


Une autrice (luvan) reste, deux autres arrivent (Claire Duvivier, Elodie Denis) et une quatrième, Claire Garand (l'autrice de Paideia), rédige une préface ainsi que deux interfaces chargées d'assurer une transition narrative entre les trois textes (à la manière de ces planches qui liaient les histoires d'un Mickey Parade), avant que le seul auteur de cette livraison (Serge Lehman) finisse l'ouvrage par une postface (le tout dûment illustré par Elvire De Cock, Arnaud Maniak et Steeven Salvat).


Mais commençons par le commencement : avec Pour une esthétique du grillage, Claire Garand livre un impromptu théorique qui pourrait bien servir de référence aux scribes qui interviendront sur l'éventuel troisième volume de l'anthologie (son existence, rappelons-le, dépend de vous qui me lisez, et qui pouvez assurer dès à présent le succès du deuxième volet).


Quoique elle parte d'une réflexion théorique éminemment restreinte (celle de Todorov, qui réduit indûment le fantastique à l'une de ses modalités narratives, l'hésitation entre deux explications d'un “phénomène inhabituel”, page 8), et qu'elle semble ignorer les écrits du meilleur théoricien du genre (Joël Malrieu), Claire Garand est suffisamment habile pour élargir le périmètre de son propos (en déplaçant les piquets plantés par Todorov pour se rapprocher insensiblement de Malrieu).


Il en découle “un système composé de motifs, de thèmes et de structures rattachées à cet objet trivial et apparemment dépourvu de tout caractère littéraire qu'est ce maillage métallique” (page 9) :

– deux motifs complémentaires (et qui donnent leur nom aux interfaces), le trou, cette “voie de passage” (page 9) vers “un monde inconnu”( page 10), et le fil (de fer), qui le crée (et sert possiblement à s'y orienter, même si Claire Garand ne parle pas du tout d'Ariane) ;

– une thématique centrale, “l'ambiguïté” et “la dualité”, qui se retrouvent autant chez le personnage, sous forme de “tension entre l'attraction et la répulsion” (page 11) ou de “tension-fusion d'identité” (page 12), que chez le phénomène (Claire Garand ne souligne pas ce brouillage des catégories, mais elle invoque son symbole, ce filet de pêche qui chez Grimm à la fois dénude et habille la maligne fille du pêcheur) ;

– une structure narrative marquée par “l'entrelacement” (page 14), autrement dit le parallèle sous toutes ses formes (y compris l'interversion, j'y reviendrai).


Précisons-le, Claire Garand illustre chacun de ses points par des exemples pris dans les textes qui suivent, exemples qui ne déflorent certes pas l'intrigue, mais dont la pertinence se percevra sans doute mieux après avoir lu les textes ; heureusement, cette préface est de celles qui se relisent volontiers, ne serait-ce que pour en approfondir les intuitions, comme j'ai – modestement – essayé de le faire en en rendant – sommairement – compte.


Claire Duvivier


La novella de Claire Duvivier, Un bestiaire fabuleux, commence par un épisode typique du fantastique classique (et au-delà, voir L'Infini vu d'avion de Philippe Cousin), l'achat dans un vide-grenier d'un objet en apparence anodin – sauf qu'ici ça ne sera pas cet objet la cause principale du vertige, et que le vide-grenier vaudra surtout comme symbole d'un changement de vie (quoi garder, quoi jeter).


En effet, le vrai phénomène fantastique au coeur de l'histoire, c'est le vendeur dudit objet, le marquis (de Carabas, évident clin d'oeil au Chat botté de Perrault), un être “féerique” égaré dans le monde ordinaire : les amateurs de comics penseront à Fables, et les connaisseurs de littérature “jeunesse”, au Livre de Perle de Timothée de Fombelle – référence d'autant plus pertinente ici que le marquis doit retrouver ses anciennes possessions fabuleuses pour pouvoir rentrer chez lui.


Outre trois compagnons de route (les statues du jardin, dont il n'a retrouvé que deux au début du texte), il manque au marquis le bestiaire éponyme, trois animaux imaginaires (licorne, chimère, dragon) qui vont non seulement (du moins pour deux d'entre eux, je vous laisse découvrir lesquels) faire une fugitive apparition dans le texte, mais aussi et surtout définir trois paliers symboliques dans la vie d'une banlieusarde (ce que les illustrations d'Elvire De Cock saisissent à merveille) – je cite la page 62 :

C'est quelque chose de vu, de connu, qui existait avant même d'être nommé.

De tout temps, en tous lieux, il y a eu des Ecoles, il y a eu des espoirs de lendemains meilleurs, qui semblaient aller de soi, qui semblaient dus.

De tout temps, en tous lieux, il y a eu des dragons à combattre à la place.

Des dragons contre lesquels certains gagnent, mais la plupart perdent.

Deborah fait partie de ceux qui ont perdu.


A l'opposé de son amie Elodie, qui a choisi de vivre tournée vers le monde merveilleux de l'enfance, celui qui s'ouvre dans les box du marquis, Deborah a en effet privilégié le monde soi-disant adulte, celui où l'ambition et le talent sont censés mener à un meilleur niveau de vie ; autrement dit, chacune a interprété à sa façon le sens des jeux vidéos auxquels elles s'adonnaient adolescentes (page 50) :

Deborah se réveille dans un autre monde, totalement ouvert. Le tuto est terminé, le jeu a vraiment commencé, chaque journée est une opportunité de briller, de cumuler argent ou expérience, de progresser. Et le lendemain, on recommence.


En mettant en parallèle – tiens, tiens – ces deux vies, Claire Duvivier ne cherche pas vraiment à produire (comme le Sade de Justine et Juliette) une littérature (pseudo-)morale, mais bien plutôt à nous livrer le portrait intelligent et sensible d'une génération, la sienne – comme le prouvent à mon sens ces marqueurs culturels que sont l'usage par Deborah du verbe “maraver”, page 36, ou l'arrivée, page 41, des “téléphones portables” dans les mains des “petits bourgeois de merde”, avant d'être adoptés par tous et toutes (page 69) :

Code pin ? Année de naissance, comme tout le monde de leur génération. La batterie ne va pas durer longtemps, alors Deborah se magne de fouiller. Trois textos non lus : les siens.


De fait, aucune des deux vies – d'Elodie ou de Deborah – n'est me semble-t-il valorisée l'une par rapport à l'autre, elles sont presque renvoyées dos à dos, chacune comportant leur part d'illusion, la croyance folle qu'un arrière-monde (dirait Nietzsche) existe derrière le grillage, là où il n'y a peut-être rien – du moins, rien de vital, comparé à la simple chaleur humaine, aux relations amicales ou parentales.


Vous l'aurez compris, la règle en vigueur dans la première livraison de Derrière le grillage se vérifie une fois de plus, et un même souvenir engendre un texte totalement différent – et totalement poignant.


luvan


C'était déjà le cas dans le premier volet de Derrière le grillage, luvan est celle qui s'installe de prime abord le plus loin possible du souvenir de Xavier Vernet, pour mieux y revenir au bout du compte, ici après nous avoir raconté l'origine de ses mystérieuses statues (pages 146-147) :

Derrière le grillage, une voiture se garde devant une enfilade de garages. Un enfant en descend.


Un peu comme le texte de Claire Duvivier, Maladita. Senesca. Dissensia. part d'une situation typique du fantastique (tout autant du reste que de la technologiade) : une étrangère (ici, Raphaella) vient exercer ses compétences (ici, de restauratrice de statues) dans une communauté (ici, de femmes, un thème cher à luvan) coupée du monde, où d'anciens rituels ont peut-être bien encore cours...


Comme chez Claire Duvivier, et comme dans tout récit fantastique qui se respecte (suivant Joël Malrieu), les événements vont finir par éclairer la psyché du personnage, et plus précisément donner un sens à cette image mentale qu'elle porte en elle, et qu'elle cherche à élucider, telle le “héros” de La Jetée de Chris. Marker ou “l'héroïne” de L'Emmurée vivante de Lucio Fulci – voyez la page 105 :

Dans les histoires, il arrive qu'un personnage recherche une vérité dans le passé, une connaissance cachée sur sa famille, cruciale pour la construction de son identité, pièce manquante qui expliquera tout. Contre l''avis des psys, je suis ce paradigme faux. J'ai accepté ce travail comme on accepte une malédiction. Mes rêves récurrents parlent d'un chalet alpin, de cousines aux intentions imprécises. Je dis toujours “oui”, sans discernement, aux chantiers de montagne. Ma quête s'arrêtera-t-elle ici ? Ce village sera-t-il l'écrin de cette connaissance cachée dont parle les livres ? L'orée d'une révolution intime ?


Evidemment, c'est significatif de ce point de vue-là que le travail de Raphaella soit précisément la restauration de statues religieuses anciennes – et ça l'est encore plus si l'on suit, en les modifiant quelque peu, les analyses de Walter Benjaminsuivant la façon dont Brecht comprenait sa théorie, l'aura d'une oeuvre destinée au culte (sacrée ou profane) tiendrait à notre désir qu'elle nous regarde en retour (d'où par exemple le glamour d'une star).


Or il y a me semble-t-il un fantastique qui repose sur la peur – et non le désir – que l'objet de notre regard – de notre attention – se mettre à nous regarder en retour ; un fantastique nietszchéen qu'à mon avis Lovecraft illustre très bien (c'est la théorie de l'esprit-fenêtre dont je parlais à propos des adaptations par Gou Tanabe de Celui qui hantait les ténèbres et Dans l'abîme du temps, mais voyez aussi le female gaze mis en scène par Nick Murphy dans The Awakening).


Quoique chez luvan les “tentacules” ne soient guère que métaphoriques (page 95 ou 142), il me semble que cette – a priori impossible – réversibilité lovecraftienne des regards – et des positions – est pleinement assumée par sa novella, tant sur le plan structurel (j'y viens) que sur le plan thématique – voyez la scène de voyeurisme des pages 107-108, qui culmine justement par une manière de contrecoup mental :

Je ferme enfin mon oeil brûlant et, dans le profond de mes pensées, invoque successivement les tombes anonymes, le verger mal soigné, les stigmates ouverts d'une Christe commune, doigts écartés devant moi pour exhiber une plaie aux sinuosités étroites. Les voix de femmes se prolongent en une note insoutenable de longueur. Maladita. Senesca. Dissensia. Ces mots fantasques – bas latin de cuisine ? sortilège bricolé de série américaine ? – frappent mon imagination comme des bourrasques, comme s'ils étaient opératoires.


C'est ici, comme je le disais, que la structure choisie par luvan prend tout son sens (ce n'est donc pas qu'un simple tour de force) ; en effet, à la moitié de la nouvelle, le texte, tout en continuer de progresser vers sa fin, se met en quelque sorte à remonter sa forme, en reprenant en miroir des expressions de la première partie (celle qui est encadrée par des astérisques figurant des dolomites jumelles, à l'envers puis à l'endroit ; les dolomites fusionneront ensuite pour délimiter les autres parties du texte, et signifier graphiquement la “réconciliation” à l'oeuvre dans l'histoire).


Concrètement, un passage de la page 120 réécrit un passage de la page 117, puis un de la page 121 réécrit un des pages 114-115, et ainsi de suite jusqu'à ce que la fin de la novella (page 151) rejoigne, du moins sur le plan formel, son début (page 88), mais sans avoir jamais cessé de progresser vers sa résolution – après il est vrai un passage par un kaléidoscope spatio-temporel digne de celui vécu par le professeur Peaslee, mais on reste tout de même loin, et proche tout à la fois, des spirales narratives de Lynch.


Histoire de ne pas trop vous gâcher la lecture de cette novella magistrale, je suis resté flou à dessein sur certains points (par exemple comment le texte illustre l'épigraphe de la page 87, emprunté à une “pancarte de manifestation féministe”) ; mais vous aurez compris qu'une fois de plus luvan a relevé avec brio le défi de Xavier Vernet, avec un texte à la fois très différent et très proche de Cant.


Elodie Denis


Les lecteurs et lectrice de Bifrost n'ont sans doute pas oublié Elodie Denis, qui a reçu leur prix en 2023, pour sa (déjà très bonne) nouvelle Par une route sans fin, laquelle présente du reste quelques ressemblances thématiques avec Sous le manteau de mandragoire : un personnage issu d'une autre culture, un rêve prégnant, un passé insistant – et même, quoique dans un rôle mineur, des “bois de cerf” (page 173) et une “De Lorean” (page 202).


Même si (d'après Claire Garand, page 10) “les trois autrices ne se sont pas concertées”, c'est étonnant de voir à quel point la novella d'Elodie Denis, qui vaut bien sûr par elle-même, ô combien, peut jouer le rôle de synthèse des deux précédents textes, auxquels elle fait écho par certains motifs.


Ainsi, exactement comme chez Claire Duvivier (mais c'est un thème classique du fantastique, je l'ai dit), l'intrigue va se nouer dans un vide-grenier, où la narratrice, Lamya, va acheter un objet susceptible d'affecter le cours de son existence ; et exactement comme chez luvan (mais c'est un thème connu, je l'ai également dit), la narratrice va se trouver hantée par une image mentale, celle du jardin de Xavier Vernet (page 174, avec également cette menaçante réciprocité du regard chère à luvan) :

Sur ma droite, une enfilade de box s'étire avec l'austérité d'un défilé militaire un jour d'enterrement. leurs portes et leurs meurtrières dénuées de tout signe distinctif, uniforme. Sur ma gauche un grillage cloisonne l'espace où j'ai ouvert les yeux, habillant l'horizon d'une noire dentelle digne de la voilette d'une veuve. Mais je ne dois pas épier le verger attenant, j'en ai la conviction.


Fidèle à la logique du genre fantastique (tel que défini par Joël Malrieu), les phénomènes qui affectent Lamya (un personnage profondément solitaire, du moins avant qu'Eliott ne devienne son ami) vont la pousser à entreprendre une véritable quête mémorielle (pouvant évoquer le Spellbound d'Hitchcock, mais avec Dorothea Tanning à la place de Salvador Dali).


Cette quête va tout naturellement se refléter dans la structure même du texte, qui entrelace – tiens, tiens – des entrées (4 dont une coupée en 2) de journal intime, journal tenu primitivement à la demande de son médecin, et des fragments de la vie du père de Lamya, dont elle a eu un aperçu à un moment-clé du récit (page 209) – j'en cite un bref passage, qui ne déflore pas l'intrigue, et qui contient, peut-être, un clin d'oeil à Mélanie Fazi (il y aussi le choix du prénom Eliott) :

Alors, sans réfléchir, j'avale les trois pépins.

Ils s'insinuent entre mes souvenirs, comme de fines racines épousent les contours des pierres du sol et me donnent à ressentir trois échos de la vie de mon père, ruminations apeurées intervenues autour de sa disparition. Les ressentir, oui. Son monologue intérieur retentit dans mon esprit, escorté de visions, d'odeurs et de sons, mais aussi d'une crainte profonde comme la terre, doublée d'un chagrin vaste comme le ciel au-dessus.


Ce n'est bien sûr pas un hasard si j'ai évoqué la reine du fantastique, avec qui Elodie Denis partage un certain sens du développement narratif (ni trop lent, ni trop rapide) et une évidente justesse de ton pour évoquer, par exemple, la maladie, mais aussi l'amitié (page 167, et oui, c'est rafraîchissant de voir si bien décrite une relation amicale entre un homme et une femme) :

Je me rappelle un jeu de la cour de récré, quand j'étais petite : ces spectacles privés qu'on se donnait les uns aux autres en manipulant une ficelle fluo un peu élastique entre nos doigts pour créer des figures auxquelles on initiait son assistant(e). “Je mets la ficelle derrière mes pouces et tire deux fois... vas-y, pose ton doigt ici, dans la boucle du milieu... tadam, vise un peu la tour Eiffel !” Les conversations avec Eliott sont de cet ordre : des coconstrucitons qui vous lient dans une proximité tissée de rires et de chuchotements.


Ceci dit, la façon dont le fantastique glisse progressivement vers quelque chose de plus science-fictif (comme dans une bande dessinée jeunesse méconnue, Le Chêne du rêveur, voire comme dans Le Horla de Maupassant et surtout sa relecure par Nau dans Force ennemie), c'est clairement propre à Elodie Denis, quoique étant au fond typique du genre (qui a toujours entretenu avec la science une relation étroite, voir là encore les analyses de Joël Malrieu).


Vous l'aurez compris, alors même qu'elle passe après des autrices “confirmées” comme Claire Duvivier et luvan, Elodie Denis s'en sort brillamment (et pas seulement parce qu'il est beaucoup question de soleil dans sa novella, jusque dans sa bande-son) ; le projet Derrière le grillage démontre ainsi qu'il est aussi là pour offrir un espace à des scribes – pour l'instant – moins célèbres (mais gageons que ça va bientôt changer).


Serge Lehman


D'un côté, il n'est guère surprenant de voir un anthologiste aussi réputé que Serge Lehman s'intéresser à un projet tel que Derrière le grillage – et pas seulement parce qu'une telle anthologie est susceptible de fournir un point de repère dans un paysage de l'imaginaire qui en manque parfois cruellement (pages 234-235) :

Rien n'empêche de se projeter dans un siècle ou un millénaire et d'imaginer la parution du tome 1111 de l'anthologie ; à raison de trois textes par volume, on devrait pouvoir commencer à faire des statistiques intéressantes sur la façon dont le jardin se déploie à travers la psyché humaine.


D'un autre côté, le fantastique – ici dominant – ne me semble guère être la tasse de thé de Serge Lehman, je pense à la façon dont il saluait naguère le talent – difficilement niable il est vrai – de Mélanie Fazi tout en s'étonnant que son genre de prédilection ait pu survivre à l'arrivée de la science-fiction – la simple histoire des médias montre qu'un mode d'expression n'en chasse pas un autre (à l'exception notable de l'IA, mais c'est une autre histoire), et un texte comme celui d'Elodie Denis démontre assez à mon sens que les deux genres s'opposent moins qu'on ne le croit généralement.


J'ai déjà eu l'occasion de le laisser maintes fois sous-entendre ici : autant je trouve les histoires de Serge Lehman fabuleuses (voyez par exemple mes chroniques de La Brigade chimérique et de L'Inversion de Polyphème), autant ses prises de position théoriques me semblent plus discutables (voyez ma recension de L'Art du vertige) – mais c'est le jeu, et il faut bien le reconnaître, Lehman est toujours passionnant à lire, y compris en raison des rectifications que son propos réclame.


Ainsi il y a au moins deux idées intéressantes – mais amendables – dans sa postface à Derrière le grillage 2, Tentative d'épuisement d'un lieu périphérique – qui n'épuisera bien sûr pas le sujet, dont vous devez avoir compris à présent la fécondité.


La première découle à l'évidence de la lecture de la première livraison de Derrière le grillage ; c'est l'idée que le jardin est au fond un “dédale cognitif” (page 234), donc peut être rapproché d'un palais mémoriel (dont Lehman décrit le principe en s'inspirant de Mary Carruthers, sans jamais citer le travail, pourtant fondateur, de Frances Yates) – le lieu fonctionnerait ainsi, ce que Lehman ne précise pas, comme une projection de l'esprit du personnage, qui y retrouverait ainsi son moi aliéné (processus typique du fantastique suivant Malrieu, voir la novella de luvan ou celle d'Elodie Denis).


La deuxième est l'idée que le jardin serait “une figure du paradis perdu” (page 237), où le personnage chercherait à retourner par nostalgie ; mais cette idée, qui s'applique certes à la novella de Claire Duvivier (mais pas du tout à celle de luvan, et pas totalement à celle d'Elodie Denis), n'est vrai que d'une portion seulement du genre fantastique (celui initié par Gautier et ses mortes amoureuses, pour le dire vite), elle est fausse par exemple pour Lovecraft (or rien n'interdit que le jardin de Xavier Vernet s'emplisse de tentacules dans une livraison ultérieure de l'anthologie).


Vous allez me dire, si je chipote autant devant le dessert (la postface de Serge Lehman), c'est qu'autant l'entrée (la préface de Claire Garand) que les plats principaux (les novellas de Claire Duvivier, luvan et Elodie Denis), étaient particulièrement savoureux, et vous aurez raison : le menu de Derrière le grillage 2 est de ceux qu'il faut avoir dévorés au moins une fois dans sa vie – alors n'oubliez pas d'en passer commande.






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