Et ainsi depuis toujours de Sydney J. Van Scyoc
Comme Une-Heure Lumière, mais avec une intention patrimoniale plus marquée, la collection Dyschroniques du Passager Clandestin (dont je devrais sans doute vous parler plus souvent) puise, dans le vaste vivier de novellas qui ont marqué l'histoire de la science-fiction, des poissons suffisamment vifs pour pouvoir encore nager dans les eaux troubles de notre présent tourmenté – et nous mettre des gouttes d'eau plein la vue.
La (bonne) pêche du jour est une novella de 1973 de Sydney J. Van Scyoc (1939-2023), une autrice clairement moins connue qu'Ursula K. Le Guin, mais ayant comme elle participé à la vague féministe et écologique – dans la lignée, une postface le rappelle (pages 79-91), d'ouvrages comme Printemps silencieux de Rachel Carson (1962) ou Les Racines historiques de la crise écologique de Lynn [Townsend] White Jr. (1966, j'en reparlerai).
Et ainsi depuis toujours (ouvrage lu dans le cadre d'une opération Masse critique de Babélio, dans la traduction de Dominique Bellec) nous est présentée, en quatrième de couverture, comme un récit de “la nature qui se défend” ; mais c'est avant tout selon moi une (grande) histoire de premier contact raté – et une réflexion sur l'altérité qui annonce les envolées ultérieures d'un Ray Nayler dans Défense d'extinction et La Montagne dans la mer.
C'est manifeste dans la structure même du texte, composé de deux lignes narratives parallèles qui ne se rejoindront jamais vraiment, l'une suivant le périple d'une espèce végétale autochtone à la surface d'une planète étrangère (les parties en italique, 1, 4, 9, 11, 13, 15, 17 si vous les numérotez) et l'autre s'attardant sur la vie d'une colonie humaine sur cette même planète (les parties 2, 3, 5, 6, 7, 8, 10, 12, 14, 16, 18).
Nomades contre sédentaires, autochtones contre colons ; vous l'aurez compris (surtout si vous avez lu la chronique du Nocher des livres avant la mienne), la novella de Sydney J. Van Scyoc se souvient de l'opposition, dans l'histoire américaine, entre Indiens et cow-boys ; dans son univers, la colonisation spatiale est d'ailleurs encouragé par une manière d'Homestead Act intergalactique (page 22) :
“New Powell, comme toutes les autres colonies financées par l'Autorité terrienne, avait été dotée de matériel, de nourriture, de provisions et de semences pour assurer sa survie durant les cinq premières années de son implantation. Le vaisseau reviendrait s'assurer de la situation à la fin de cette période. S'ils étaient parvenus à faire fructifier la planète, elle serait à eux.”
Cette opposition redouble bien sûr celle entre deux façons d'appréhender le monde, typiques de ce qu'Istvan Csicsery-Ronay appelle la technologiade et voit comme l'intrigue canonique de la SF :
– une façon de faire (littéralement) corps avec l'environnement (notre alma mater), en se soumettant à des rituels en apparence arbitraires mais en fait savamment calculés pour perpétuer la vie sur la planète (c'est la façon de faire des autochtones, les Mages Obscurs d'Istvan Csicsery-Ronay) ;
– une façon de s'approprier la terre (le Corps Fertile) par la technologie (les colons, ces Hommes Habiles, se déplacent dans un hoverscooter et dessinent des plans, le Texte-Outil typique) et l'agronomie, qui repose au bout du compte sur l'opposition nature-culture (historiquement récente, d'après aussi bien Lynn [Townsend] White Jr. que Carolyn Merchant).
L'intelligence de Sydney J. Van Scyoc est – sans le moindre manichéisme – d'incarner ces concepts dans des personnages esquissés certes rapidement (c'est une novella) mais avec suffisamment de traits distinctifs pour qu'ils prennent vie dans nos esprits : d'un côté, Mnarra, l'entité végétale qui donne son titre originel à la novella (Mnarra Mobilis) ; de l'autre, Brennan, l'humain qui a fui l'enfer surpeuplé et bétonné de City-America.
Si l'intrigue se noue, et s'achemine inéluctablement vers un drame qu'on devine – hélas – voué à se répéter, c'est bien parce que le second ne va pas se rendre compte, en dépit de l'évidence, qu'il est face à une espèce intelligente, et persister dans son accaparement de l'espace disponible plutôt que d'écouter les conseils d'une agronome (page 45) :
“– Il ne nous resterait pas un peu de clôtures pour entourer le feuillage quand il apparaîtra ? suggéra Vincinzi.
– Si. Mais cette terre est à nous, Vin. Juste cette petite parcelle, pour le moment. Il reste un demi-continent à l'est et un demi-continent à l'ouest. Je veux que ce parterre de fleurs apprenne à nous contourner.”
Le contact aurait pourtant pu s'établir – c'est la lueur d'espoir que la fin pessimiste de la novella n'éteint pas tout à fait – si Brennan s'était fié au sentiment de sublime que lui procurait – inexplicablement – Mnarra, preuve qu'il n'était pas en présence d'un simple obstacle à surmonter, mais bien d'une créature sentiente (page 67) :
“L'admiration l'avait saisi, chassant l'inquiétude et le doute. De longues minutes s'étaient écoulées quand il avait enfin quitté des yeux les fleurs écarlates et pu s'extraire de son immobilité. Il avait senti que son existence tout entière avait tendu vers cet unique instant. Pour ce simple coup d'oeil sur la majesté de la création, sur l'unité de la nature, il avait enduré des années d'ennui, des années de douleur et d'angoisse.”
Que notre esprit de conquête nous mène droit à la mort, alors que notre capacité – typiquement science-fictive – à nous émerveiller nous indique le chemin de la vie : cela vous apparaît peut-être comme une évidence dans notre monde actuel, mais ce truisme est – hélas – loin d'être partagé par tous et toutes, raison pour laquelle Et ainsi depuis toujours est d'autant plus précieuse en plein anthropocène.
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