mercredi 27 octobre 2021

M’étendre auprès des morts pour prendre ma mesure

Les Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar


Lire Catherine Dufour mène à tout, y compris à se plonger dans une oeuvre dite "classique", source d'inspiration aussi bien stylistique (la forme romanesque conçue comme une longue lettre à un interlocuteur) que thématique (la permanence ou non des civilisations) pour ce chef d'oeuvre qu'est Le Goût de l'immortalité.


Au passage, notez que l'autre forme primitivement envisagée par Marguerite Yourcenar pour Les Mémoires d'Hadrien ("une série de dialogues, où toutes les voix du temps se fussent fait entendre", page 322 de la version poche) est précisément celle retenue par Catherine Dufour pour Outrage et rébellion, son autre chef d'oeuvre dans ce même univers "impérial", chinois et non romain, mais tout autant marqué par un certain occultisme.


Finalement, Marguerite Yourcenar a choisi de faire de son roman le "portrait d'une voix" (page 330), de façon beaucoup plus romantique ou symboliste que classique (d'où d'ailleurs l'intérêt de l'ouvrage pour les amateurs d'imaginaire).


En effet, la "méthode de délire" (page 330) choisie pour accomplir cette tâche est clairement inspirée de celle préconisée par Arthur Rimbaud dans sa célèbre lettre du voyant : "un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens" – une "extase lucide", comme le notent fort justement dans leur ouvrage éponyme les critiques Esther Pinon et Cécile Brochard, ou pour le dire comme Marguerite Yourcenar elle-même, "cette magie sympathique qui consiste à se transporter en pensée à l'intérieur de quelqu'un" (page 330).


Comme le disait jadis le critique Noël Simsolo en présentant Elena et les hommes de Jean Renoir, tout film, même historique, parle avant tout de l'époque où il a été créé : le général Rollan, inspiré du général Boulanger de 1886, servait à penser le général de Gaulle de 1955... mais aussi tout homme politique entretenant un rapport ambigu avec la République.


Il en va de même avec la figure d'Hadrien, qui revêt explicitement, dans le contexte d'un après-guerre marqué par la montée en puissance des Nations unies, "une dimension politique", comme le notent fort bien Esther Pinon et Cécile Brochard dans leur analyse.


Evidemment, avec le recul, nous savons que la promesse de paix portée par le personnage d'Hadrien ne s'est pas réalisée dans le monde de Marguerite Yourcenar, mais les propos qu'elle prête à l'empereur demeurent tout de même d'une actualité étonnante en ces temps de campagne présidentielle – ils entrent au moins pour moitié dans le plaisir qu'on peut aujourd'hui prendre au roman.


Comment ne pas penser, par exemple, à un certain "méprisant de la République" quand Hadrien déclare, lui : "je ne méprise pas les hommes ; si je le faisais, je n'aurais aucun droit, ni aucune raison, d'essayer de les gouverner" (page 51) ?


Comment ne pas, aussi, comparer l'indigence de la politique culturelle actuelle avec la volonté d'Hadrien de "favoriser le sens du divin dans l'homme, sans pourtant y sacrifier l'humain" (page 181), et donc "de rassembler et de conserver les volumes anciens, de charger des scribes consciencieux d'en tirer des copies nouvelles" (page 234) ?


Comment ne pas, enfin, déplorer, avec Hadrien, la volonté capitaliste de "transformer les hommes en machines stupides et satisfaites, qui se croient libres alors qu'elles sont asservies" (page 129) ?


Hadrien n'est pas seulement remarquable en raison de cette pensée à long terme qui fait tant défaut à nos dirigeants ; si Marguerite Yourcenar (qui a vécu avec Grace Frick de 1937 à 1979, et a envisagé un temps de lui dédier le roman) s'intéresse à lui, c'est aussi, quoi qu'elle en dise, en raison de son amour pour Antinoüs : même si le jeune homme n'est guère présent que dans une partie sur six, son ombre plane sur tout le roman, et jusque sur sa construction.


En effet, la ligne qui sépare exactement en deux les six parties (de respectivement 2, 8, 5, 7, 6 et 2 chapitres) et les trente chapitres du roman tombe pile avant la première apparition d'Antinoüs dans la vie d'Hadrien ; pour décrire leur histoire, Marguerite Yourcenar retrouve d'ailleurs, comme le signalent Esther Pinon et Cécile Brochard dans leur ouvrage, des accents d'Oscar Wilde (comme Dorian Gray, Antinoüs va traverser le temps inchangé, mais pour des raisons différentes).


À lire tout ce qui précède, on pourrait penser que Marguerite Yourcenar verse dans l'utopie archaïque (concept primitivement utilisé par Mario Vargas Llosa pour rendre compte de l'oeuvre indigéniste de José Maria Arguedas), et qu'elle érige indûment en modèle de tolérance la Rome des Antonins, de la même manière qu'un célèbre romancier populaire contemporain idéalise à outrance l'Egypte ancienne.


Il n'en est évidemment rien, Hadrien étant bien conscient, par exemple, des "préjugés de Rome", qui tolèrent le plaisir homosexuel, mais non l'amour, vu comme "une manie honteuse" (page 194) ; de même, il admet (page 258) que la guerre de Judée, déclenchée par son impossibilité à s'entendre avec les fanatiques juifs, est un échec – là encore, troublant écho avec les guerres israélo-arabes, déjà commencées du temps de Marguerite Yourcenar.


Les divers aspects de ce personnage plus subtil qu'il n'en à l'air à première vue sont rendus par un style qui l'est tout autant : malgré quelques imparfaits du subjectifs, et un goût certain pour la phrase moyenne, ni trop brève ni trop longue, Marguerite Yourcenar ne renonce pas pour autant, comme ses contemporains, à allonger ses phrases jusqu'à leur extrême limite si l'expressivité l'exige – elle n'est donc pas si classique que le soutiennent Gilles Philippe et Julien Piat dans leur génial ouvrage de référence sur la langue littéraire.


Comme le soulignent fort justement Esther Pinon et Cécile Brochard dans leur livre,"les styles respectifs de Théognis et Antimaque ne sont pas sans rapport avec celui que Marguerite Yourcenar prête à Hadrien" ; plus précisément, Hadrien, et Marguerite Yourcenar à travers lui, affectionne "ce style obscur et dense, ces phrases amples et pourtant condensées à l'extrême, grandes coupes de bronze emplies d'un vin lourd" (page 236).


Sans doute aussi l'autrice rêve-t-elle aussi d'imiter le style de Lycophron, et "ses folles juxtapositions de sons, d'allusions et d'images, son complexe système de reflets et d'échos" (page 170) ; la preuve avec ce court extrait où les consonnes labio-dentales (F, V) et les sifflantes (S, Z) illustrent à merveille le mouvement de la mer : "la vague fait sur le rivage son murmure de soie froissée et de caresse" (page 315).


Moins classique qu'il n'y paraît à première vue, et en tout cas dépourvu de tous les clichés littéraires qui déparent trop souvent les oeuvres prétendument intemporelles, Les Mémoires d'Hadrien est donc un roman des plus étonnants, dans la droite lignée des Trois contes de Flaubert.



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