L'Esprit et la lettre de Giorgio Agamben
Dans Qu'est-ce qu'un dispositif, Giorgio Agamben pointait, sur la forme, la nécessité de s'affranchir, en philosophie, de la pensée de l'auteur qu'on commente (là c'était Foucault) pour se mettre à penser par soi-même ; et sur la forme, il pointait la nécessité, en politique (au sens noble du terme), de profaner les dispositifs de pouvoirs, dont il signalait la parenté avec la religion (dans la lignée donc de Marx et de Feuerbach).
Il peut donc sembler surprenant à première vue, même si c'est au fond très logique, de le voir se pencher, dans L'Esprit et la lettre (ouvrage lu dans le cadre d'une opération Masse critique de Babélio), sur les théories médiévales de l'exégèse, dont il signale d'emblée l'importance dans notre culture laïque (page 16) :
“Et des scribes de Jérusalem, ainsi que des grammairiens d'Alexandrie, descendent en un certain sens tous ceux qui s'occupent d'interpréter les écritures, qu'elles soient sacrées ou profanes.”
De fait, le blogueur analytique que je suis peut difficilement nier qu'il est un “commentateur” au sens de Bonaventure, en ce qu'il vise (modestement) la “clarification” des intentions d'un “auteur” ou d'une autrice (page 55) ; dit en termes théologiques, je ne me contente pas, face au texte narratif produit par un créateur ou une créatrice (et non le Texte soi-disant produit par le Créateur), de m'intéresser seulement aux événements racontés par le texte – donc au “sens littéral ou historique” suivant l'appellation (classique) utilisée notamment par Nicolas de Lyre (page 23).
Ce qui m'intéresse, c'est la façon dont les événements représentés par le texte vont me suggérer, par “comparaison avec les passages semblables de l'ensemble” (page 53, suivant Erasme reprenant Origène), tout autre chose, ce que Dante appelle le “sur-sens” (page 24), et Nicolas de Lyre, “le sens mystique ou spirituel, qui est triple” (page 23) :
– d'abord, un tableau d'ensemble, une vision du monde, autrement dit “ce que nous devons croire” sur ce qui nous entoure (c'est “le sens allégorique”, page 23) ;
– ensuite, une éthique, une façon d'être au monde en accord avec ces croyances, autrement dit “ce que nous devons faire” (c'est “le sens moral ou tropologique”, toujours page 23) ;
– enfin, une perspective d'avenir, voire une prospective (surtout dans les récits de SF), autrement dit “ce que nous devons espérer” (page 23, c'est “le sens anagogique”, page 24).
On le voit, et Agamben ne cesse de le souligner, parce que beaucoup de philosophes l'ont perdu de vue, il y a là “deux significations ou façon de signifier” (page 23) radicalement différentes, et qui font d'ailleurs appel à deux facultés différentes :
– avec le sens littéral (historique), on utilise “l'intellect” (page 20) pour déduire des lettres sous nos yeux (via un processus sémiotique bien codifié) “une série d'épisodes et d'anecdotes” (page 103), autrement dit on déchiffre une représentation symbolique et/ou iconique (pour employer le vocabulaire de Peirce, mais celui de Wittgenstein fonctionnerait aussi) ;
– avec le sens spirituel, on utilise ce qu'Origène appelait les puissances “synergiques” de l'âme (page 20), et Spinoza, la “connaissance du troisième genre”, liée “à une forme particulière d'imagination” (page 116, un moderne parlerait sans doute d'apophénie), pour induire des anecdotes (des “étoiles”) ce que Benjamin appelait des “constellations” de sens (page 100), autrement dit on interprète des événements (qui sont l'indice d'autre chose, au sens de Peirce).
Ce n'est pas un hasard si je viens de mentionner Walter Benjamin, car comme le montre Agamben, il est celui qui a appliqué – du moins théoriquement – cette deuxième façon de signifier (“la désignation à travers les choses”, page 58) à l'Histoire plutôt qu'aux histoires, avec dans l'idée de disqualifier la croyance (également combattue par Karl Popper) en un sens linéaire de l'Histoire, au profit d'une manière de rapprochement extra-temporel (page 83) :
“La notion d'“image dialectique”, si caractéristique de la pensée benjaminienne, se révèle, dans cette perspective, comme un développement et une radicalisation de la notion médiévale de “figure”. L'histoire terrestre n'est pas un processus qui tend vers un épilogue final : elle est, au contraire, la constellation de chaque instant du passé avec un instant du présent (et réciproquement).”
Ajoutez à cela que, suivant Benjamin lui-même, qui va sans doute un peu vite en besogne sur ce coup-là, “ce n'est pas que le passé éclaire le présent ou que le présent éclaire le passé” (page 84), et vous trouverez peut-être, non sans raison, un peu abstrait ce concept de constellation ; pour le rendre un peu plus concret, je citerai, plutôt qu'un exemple évident (du type Staline-Poutine), la façon dont l'historien Pierre Serna met au jour la notion d'extrême-centre, applicable autant en 1799 qu'en 2026.
Le point où veut en venir Agamben, c'est que cette deuxième façon de faire sens (des événements) n'est pas réservée qu'au blogueur faisant face à une histoire ou qu'à l'historien faisant face à l'Histoire, elle est aussi utilisable par tout un.e chacun.e face à sa vie – et même elle doit l'être, sous peine de se retrouver à mener une vie purement biologique, réduite à la simple survie, une “vie nue” suivant l'expression bien connue d'Agamben (page 34) :
“Le risque est de demeurer emprisonné dans la lettre nue, tout comme, en vivant, nous risquons de nous enfermer dans la vie nue, dont il nous est également impossible de ne pas prendre soin. Il se peut que le scribe doive se laisser tuer par la lettre pour renaître dans l'esprit.”
Ici Agamben retombe sur la problématique classique (qu'il fait remonter à Aristote, mais on pense bien sûr à Sartre) de “la scission entre essence et existence” (page 107) ; peut-être en raison de ses innombrables implications (y compris politiques), il ne pousse pas très loin sa réflexion sur les moyens de trouver un sens à sa vie, se contentant de souligner (là encore comme Sartre) que les options écartées comptent autant que les options adoptées (pages 110-111, c'est bien évidemment tout autant valable pour l'Histoire, d'où d'ailleurs l'accent mis par le multiversalisme sur l'uchronie) :
“Si cela est vrai, accomplir la figure du passé signifiera alors saisir dans le passé ce qui n'a pas été vécu, lui restituer en quelque sorte ses possibilités. Il ne s'agit pas ici seulement de possibilités génériques et abstraites – les métiers que nous aurions pu exercer et que nous n'avons pas exercés, les personnes que nous aurions pu rencontrer et que nous n'avons pas rencontrées –, mais aussi et surtout de ce qui est demeuré non vécu au moment même où nous le vivions. Si le présent est par définition fugace et insaisissable, dans toute expérience vécue demeure un reste, quelque chose d'inaccompli ou de non vécu jusqu'au bout, dans la même mesure où cela semble irréparablement advenu.”
Il me semble cependant que la pensée d'Agamben aurait gagné à aller un peu plus loin, par exemple en examinant, au moyen du concept d'obscurcissement mis en avant par Günther Anders dans Nous, fils d'Eichmann, combien le monde moderne, en nous privant notamment de toute visibilité sur le résultat de notre travail, nous empêche d'accéder à un tableau d'ensemble, donc au sens allégorique de notre existence.
Ceci dit, l'objectif d'Agamben avec L'Esprit et la lettre était peut-être simplement de nous pousser à nous poser la question du sens de notre existence, donc à prolonger sa réflexion par nos propres moyens – ce qui est évidemment réussi, la preuve.
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