Le Temps fut de Ian McDonald
"Nous nous embrassons, et la mer prend feu."
Ainsi commence (page 9) Le Temps fut de Ian McDonald, et ainsi finit (page 119) le journal de Tom Chapell, qu'Emmet Leigh ne découvre que page 114, mais qui est bien avant cela intercalé dans sa narration par cinq fois (pages 17-23, 43-48, 69-74, 93-96 et 115-119).
Cet incipit n'est peut-être pas aussi spectaculaire que celui du récent Aspects (quoique), mais il trahit une volonté semblable, celle d'articuler un récit personnel (ici, la relation entre Ben et Tom) à un récit plus collectif (ici, celui des guerres émaillant l'Histoire humaine), donc de confronter la petite histoire à la grande, dans l'optique de s'interroger sur le sens de la vie (exactement comme dans le récent Livre des passages d'Alex Landragin).
La différence avec Aspects, c'est que l'histoire de Tom Chappell (le blond poète, qui déclare page 95 "je n'ai pas une âme de scientifique") et de Ben Seligman (le brun scientifique, qui déclare page 71 "je n'ai pas une âme de poète") ne vient à notre connaissance qu'à travers l'enquête que mène Emmet Leigh (avec notamment l'aide de Thorn Hildreth, avec qui il va entretenir une relation, pour ne pas dire une romance).
Comme le protagoniste de La Jetée de Chris. Marker (auquel Ian McDonald a dû penser, et pas seulement donc pour le traitement du voyage temporel), Emmet Leigh découvrira, non qu'on ne s'évade pas du temps, mais que "le temps s'auto-protège" (page 132), et il le fera après avoir été hanté, non par une scène aperçue dans son enfance, mais par ces lettres et ces photographies de Ben et Tom qu'il va peu à peu amasser, et dont le sens ultime ne lui apparaîtra pas avant la page 130.
(Notez au passage que, pourvu qu'on soit comme moi un maniaque de l'analyse, on peut parfaitement trouver un autre sens, tout métaphorique, à la relation entre Ben et Tom, la romance entre un poète et un scientifique étant une assez bonne image du travail que doit accomplir tout scribe de SF.)
J'ai employé au moins deux fois le terme de "romance", mais la particularité du Temps fut, c'est que Ian McDonald a beau s'inscrire clairement dans la lignée "romantique" d'un Jack Finney (la nouvelle "La Lettre d'amour" ou Le Voyage de Simon Morley, comme le remarque d'ailleurs Tachan), d'un Richard Matheson (Le Jeune homme, la mort et le temps) ou d'un Stephen King (22/11/63), il veut tout autant la mettre à distance, pour mieux faire apparaître le thème principal de son histoire, très finneyesque il est vrai – "les replis du temps" (page 103).
Ainsi s'explique selon moi que Ian McDonald ait choisi d'insérer "un accès de crudité un brin vulgaire à un moment du récit" (comme le remarque fort justement Laird Fumble à propos je pense du "vilain garçon" de la page 47, annonce du "stupide garçon" de la page 125, soit dit en passant) ou qu'il ait donné à Thorn Hildreth une sortie fort peu honorable (non, ce n'est pas par commodité comme le pense Xapur).
Ces apparentes facilités narratives (qui n'en sont donc pas pour moi) visaient me semble-t-il à empêcher toute idéalisation du passé décrit, donc de montrer (à la différence sans doute de Finney) qu'aucun âge d'or n'existe, jamais, l'Histoire étant pleine d'atrocités à toutes époques et en tous lieux (ici, Nankin, 1937, page 89, et oui, la description est hélas réaliste, comme le signale Apophis) :
"Je pourrais aligner plusieurs pages de chiffres brutaux – les concours de décapitation, les fosses communes remplies au bulldozer –, mais ce sont les agressions individuelles qui sont le plus scandaleuses, parce que personnelles et délibérément impitoyables. La tête tranchée à laquelle on a mis une cigarette entre les lèvres. Le petit Chinois tué à coups de crosse pour avoir refusé de se découvrir devant les soldats. L'homme enterré jusqu'au cou puis lapidé avec les briques de sa propre maison. La femme violée et abattue, la jupe sur le visage mais les parties intimes à nu et ouvertes par une badine."
Un âge d'or existerait-il (comme "l'époque de la librairie généraliste" évoquée page 125), il serait de toute façon menacé par le cours inexorable du temps (amenant, dans le cas présent, une "époque post-littérature", page 98) ; comme Lune l'a bien vu (même si elle y voit, contrairement à moi, une boucle), ce dernier est emblématisé, dès le début du Temps fut (page 18, avec une évidente allusion à Héraclite), par Shingle Street (qui joue également un rôle dans la partie histoire secrète de la novella, voir les chroniques de Lorhkan ou de Gromovar) :
"C'est un paysage laminé et remué par les marées, chaque galet est encore et encore soulevé par le flux et le reflux, chaque avancée et retraite montant un peu plus sur la côte. Ce n'est jamais deux fois la même route."
Comme le suggère ce passage, nous sommes tous "perdus dans le temps" (page 100), tels des galets ballottés par l'Histoire, et les héros de Ian McDonald sont à notre image ; mais même si rien ne dure, et que "tout ce qui est bon a une fin" (page 74), il existe peut-être quelque chose qui nous survive, comme dans le récent Programme éternité – l'art (et je ne suis pas le seul à tirer Le Temps fut dans cette direction, Noé Gaillard le faisait aussi).
On le voit, malgré leurs ambiances radicalement différentes, Le Temps fut brasse au fond les mêmes interrogations existentielles que le récent (et magistral) Aspects, preuve s'il en était qu'autant Ian McDonald que le Bélial' ont de la suite dans les idées...
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