Et que désirez-vous ce soir ? de Premee Mohamed
"Je pense : Hamlet ? Othello ? Macbeth ? Qui es-tu, nouvelle amie incompréhensible ? qui, morte, a été remplacée par les paroles d'un dieu ?"
Ce passage (page 67) d'Et que désirez-vous ce soir ? est peut-être celui qui résume le plus l'esprit (et la lettre) de la novella de Premee Mohamed ; sa narratrice, Joyau, s'y interroge (en mobilisant sa culture littéraire) sur la nature de la revenge tragedy dans laquelle elle se trouve malgré elle impliquée : comment se vengera son amie Winfield, revenue d'entre les morts comme dans The Crow de James O'Barr – avec répugnance comme Hamlet, avec perfidie comme Iago, avec panache comme Macduff, voire les trois à la fois ?
Ce passage souligne surtout ce qu'ont fort justement remarqué Tachan et Yuyine avant moi : au risque de déconcerter les attendus de lectrices comme Lucie Ash, Premee Mohamed a choisi de centrer sa novella, non sur une vengeresse aussi jusqu'au-boutiste que Le Solitaire de Michael Mann, mais sur celles qui vont rester sur la scène une fois passé le vent impitoyable de la vengeance, et devoir se rebâtir un semblant de vie dans les décombres.
Si l'on ajoute à cela l'ambiance vénitienne (soulignée par Tachan), on n'est pas si loin que ça du projet d'Audrey Pleynet dans Sintonia, dont les quatre héroïnes ne se vengeaient pas vraiment du meurtre de leur famille, à part l'une d'entre elles, et encore ; la différence, c'est que l'autrice française les plaçait dans des positions d'où elles pouvaient nous offrir une vue d'ensemble sur leur monde, là où Premee Mohamed choisit une narratrice ayant par définition une vue fragmentaire de son univers.
Etant donné que, comme le note Nicolas Winter, Premee Mohamed a une "étonnante capacité à tisser des univers en peu de pages pour définir une ambiance", ce choix narratif est une force plus qu'une faiblesse, Joyau occupant peu ou prou, dans sa société, une place comparable à la nôtre dans le (triste) monde capitaliste – cet état larvaire que Tiqqun nommait le Bloom, et Beurk, le larbinat (voir Le Salariat pue).
Alors certes, il n'y a pas (pour l'instant) chez nous de "purge gouvernementale" (page 15) digne de l'American Nightmare de James DeMonaco, mais motivée par une raison différente (l'existence de "quota" visant les classes inactives) ; mais le statut des sans-emploi n'est sûrement pas meilleur dans notre monde, tout aussi contraignant que celui ici décrit par Premee Mohamed – je cite un passage (page 51) où, en retrouvant momentanément une certaine liberté, Joyau perçoit aussi toute l'étendue de son aliénation :
"En fait, j'ai un instant l'impression d'avoir dix ans. Non, neuf ans. La dernière année d'aventures, parce qu'à partir de la dizaine on devient éligible à la purge (le bracelet vire au sombre ce matin-là, on devient une cible, c'est légal, très officiel).
Neuf ans, quand on peut encore monter sur les toits, jouer, former des bandes et des groupes, parler une langue secrète, sauter et savoir que même une longue chute ne sera pas mortelle, comme une araignée qui tombe du plafond. L'anniversaire, c'est le point de non-retour."
Comme nous, Joyau vit dans ce que Marx appelait un monde renversé, où la morale a été mis cul par-dessus tête à la faveur de "la vaste nuit insensible de l'argent" (page 71) – un monde où leur poids social garantit l'impunité aux riches meurtriers (page 33) :
"Dans un autre monde, on le traiterait de monstre, et on lui réserverait le sort des monstres, mais parce qu'il est qui il est, on le protège, on le révère, on l'idolâtre, on lui pardonne les ravages de sa violence, on va peut-être jusqu'à tuer ceux qui voudraient le tuer. Imaginez Beowulf qui arrive et trouve les Danois en train de protéger Grendel, de le défendre pendant qu'il dévore leurs compatriotes."
Derrière sa construction classique en 3 actes (la résurrection dans les chapitres 1-5, les premières actions dans les chapitres 6-10, la réaction et le duel final dans les chapitres 11-16), Et que désirez-vous ce soir ? offre un reflet, déformé mais fidèle, de nos existences : dans le monde capitaliste, nous sommes tous et toutes des employé.e.s de bordel (la novella n'est donc pas, selon moi, qu'une simple "charge #MeToo" comme le concluait Nicolas Winter, ou plutôt elle l'est en tant que le sexisme est emblématique d'autres formes de domination).
Premee Mohamed deviendra-t-elle une plume aussi emblématique des choix éditoriaux de L'Atalante que Becky Chambers (Une très bonne hérétique) ? Il y a fort à parier que oui (et non, je ne fais pas cette comparaison au hasard, les deux autrices étant toutes deux traduites par Marie Surgers).
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