lundi 16 mars 2026

Par le calcul, nous vivons

Aspects de Ian McDonald


"La nuit où Ptey traversa la mer pour aller se faire fracasser l'âme, huit cents étoiles entreprirent de traverser le ciel. C'est un soir en fin de Grand Hiver. Les heures d'ensoleillement filaient vers le Plein Eté, chaque jour étant somptueusement plus riche en lumière que le précédent. A pareille latitude, le soleil ne se couchait presque jamais après l'équinoxe de printemps, roulant sur l'horizon, rebondi, oisif et content de lui."


Ainsi commence (page 11) Aspects de Ian McDonald (novella lu en service de presse), et Feyd Rautha a raison de le souligner, cet incipit magistral est digne d'Homère, mais pour une raison peut-être un peu différente de celles qu'il avance : quand il s'est agi, pour l'Antoine Albalat de L'Art d'écrire (1899, page 234), de trouver aux romanciers un modèle en manière de descriptions vivantes, c'est Homère et son "observation brutale des détails visibles" qu'il a choisi...


Mais avant d'en venir au style (virtuose) d'Ian McDonald (qui a probablement dû donner bien des sueurs froides à son traducteur, Gilles Goullet), un petit mot sur le postulat de départ d'Aspects, tel qu'il découle de cet incipit (tout est dans la phrase d'attaque, comme le voulait Gordon Lish) et la façon dont il est décliné dans la structure même du texte (puis dans son style).


Les sceptiques comme moi le savent bien : les troubles de la personnalité multiple sont largement iatrogènes, autrement dit générés par la thérapie plus que par un quelconque traumatisme dans l'histoire des patient.e.s – et ils n'ont strictement rien à voir avec la "schizophrénie" (c'est donc à tort que Ian McDonald emploie ce terme page 115, faux pas tardif qu'on lui pardonne bien volontiers, compte tenu de la maestria de son texte par ailleurs ; pour une discussion sur la juste représentation de la schizophrénie en littérature, je vous invite à lire la troisième partie de ma chronique consacrée à l'excellent mais méconnu La Fille qui se noie de Caitlin R. Kiernan).


Dans ces conditions, il est parfaitement crédible d'imaginer, comme aurait pu le faire une Ursula K. Le Guin en son temps, un monde où, à la puberté (fixée ici à 12 ans), chaque adolescent.e rejoint une Maison de Multiplication où son moi d'enfant va être éclaté en huit Aspects, cohabitant dans un seul et même corps ; et comme rien n'existe sans son exact inverse, il est tout aussi logique d'imaginer qu'autour de cette planète orbitent des extraterrestres à l'esprit unique, mais au corps multiforme, car fait de nanites – d'où bien sûr une certaine incompréhension mutuelle (page 53) :

"Elle chercha ses mots. "C'est toi, là, ce corps. Tu dis que c'est différent, tu dis que c'est quelqu'un d'autre et pas toi, pas Serejen, mais comment je le sais, moi ? Comment je fais pour le savoir ?"

Tu poses la question, avec ton corps dont tu viens de dire ici qu'il pouvait prendre beaucoup de formes, n'importe quelle forme, pensa Serejen."


Au vu de cette présentation, vous devez vous douter qu'Aspects va offrir, sinon une manière de synthèse entre ces deux espèces contraires, un parcours de l'une vers l'autre, suivant une série de métamorphoses (de "rédéfinitions et reformations", page 95), toutes plus ou moins imposées par les événements, mais visant au final à "aller là où aucun d'entre nous n'est jamais allé" (page 76), donc à accroître ses connaissances – exactement comme dans De l'espace et du temps d'Alastair Reynolds, texte auquel Apophis a, comme moi, très fortement pensé (voir aussi les chroniques de Feyd Rautha et du Maki pour l'influence reynoldsienne).


Au vu de ce qui précède, vous ne serez pas surpris.e d'apprendre que chacun des 8 chapitres d'Aspects correspond, non pas aux huit Aspects du même personnage (ça serait trop facile), mais à 8 moments-clés de son évolution, tous symbolisés par un nom différent, comme autant d'instantanés – de "cartes postales" dit fort justement Laird Fumble – du voyage à la fois physique et mental qu'il va entreprendre. sans jamais perdre sa capacité initiale à "voir les chiffres" (page 19 ; notez que Feyd Rautha compare cette évolution au voyage d'Ulysse, mais cela se discute, parce que selon Bakhtine le héros épique ne change fondamentalement pas).


Concrètement, le moi initial du personnage, "Ptey, qui navigue" (sous-entendu, vers la Maison de Multiplication) est divisé en huit Aspects, dont "Nejben, qui nage" (sous-entendu, dans le bassin rituel de la Maison de Multiplication) et "Serejen, qui aime" (sous-entendu, une extraterrestre, voir l'extrait cité plus haut), puis il en reçoit exceptionnellement un neuvième, "Torben, qui fond" (sous-entendu, pour se rapprocher des extraterrestres) – on est à 4 chapitres, groupables deux par deux, soit la moitié de la novella.


Dans la moitié suivante de la novella, tous ces Aspects ont été rassemblés dans un nouveau moi, "Jedden, qui court", et qui finit par arriver dans un autre monde, où il devient "Homme Rapide, lentement" ; puis sur le chemin du retour, il devient "Oga, qui déchire" (l'espace et le temps), puis (fugitivement) "Oga, qui revient" – je reste volontairement flou pour ne pas trop déflorer les péripéties de ces 4 derniers chapitres, me contentant de vous offrir un bref aperçu du retour (page 107) :

"Ce devait être un simulacre de Ctarisphay, une scène de théâtre, un décor, une ville pour la représentation d'un conte moral mettant en scène un fils prodigue, un déserteur. Un traître. Des souvenirs transformés en moignons brûlés et luisants. Une ville de ruines."


En sus d'offrir une preuve supplémentaire du style imagé de Ian McDonald, évidemment nécessaire pour donner corps à chacun de ses chapitres, et les faire déborder du cadre, limité par nature, d'une novella (Laird Fumble l'a bien vu), ce dernier extrait a le mérite de souligner, via le terme de "conte moral", qu'Aspects n'a pas pour seul objectif de nous en mettre plein la vue (ce qu'il réussit fort bien), mais qu'il vise tout autant à nous faire réfléchir sur le sens de nos vies à l'échelle cosmique, exactement comme le Romain Lucazeau de La Nuit du faune (un parallèle fait avant moi, là encore, par Apophis et le Maki).


Car derrière les intrigues personnelles d'apparence assez classique (le double triangle amoureux, le losange si vous voulez, entre Cjatay, l'ami d'enfance de Ptey ; Puzhay ; Nejben / Serejen ; Seriantep, l'extraterrestre) se dissimulent des problématiques existentielles qu'un enfant discutant (page 105) avec Homme Rapide résume d'un laconique "à quoi ça sert ?"


Je parlais plus haut d'Ursula K. Le Guin, mais en lisant ma chronique, vous avez peut-être eu l'impression, comme Apophis, qu'au bout du compte Aspects s'éloignait des romans du cycle de l'Ekumen ; c'est peut-être vrai thématiquement parlant, mais formellement, on reste bel et bien dans de la fiction-panier, au sens où, s'il y a des conflits dans la novella, ils s'effacent devant la quête de sens, et surtout ils ne sont jamais résolus par la force brute, au contraire – l'extrait suivant vous le montrera, sans trop déflorer l'intrigue là encore (page 90) :

"La destruction lui aurait donné une impression de tricherie. Jedden voulait gagner par la géométrie. Par le calcul, nous vivons."


Cette dernière formule est emblématique me semble-t-il du concept, présent dès la page 17, "selon lequel l'intelligence était la seule force dans l'univers capable de vaincre la mort physique de l'espace-temps" – et comme le confirmera la page 124, Ian McDonald parle ici d'une intelligence créatrice, et pas de cette intelligence belliciste qui cherche à tirer de toute découverte scientifique "une arme à la puissance inimaginable".


L'ode à l'intelligence qu'entonne Aspects rejoint ainsi la vision pascalienne de l'homme, en ce qu'elle rappelle sa petitesse tout en soulignant son intelligence, réelle quoique limitée, suivant la fameuse image du roseau pensant (de façon générale, comme Maurice Renard l'a d'ailleurs théorisé dans son célèbre manifeste, les littératures de l'imaginaire cherchent à battre en brèche l'anthropocentrisme, donc sont plus proches de Pascal que de Descartes, voir mes chroniques d'Au-delà du gouffre ou de La Maîtresse de Szamota).


Au bout du compte, le protagoniste d'Aspects n'est pas le seul à ressentir régulièrement un "émerveillement" bien compréhensible (le mot figure pages 59, 69, 83, 101, 112) : c'est aussi notre cas, tout au long de la novella de Ian McDonald, vertigineuse sur le fond comme sur la forme.





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