Le Livre des passages d'Alex Landragin
Et si les passages qui préoccupaient tant Walter Benjamin étaient tout autre chose que ces galeries parisiennes couvertes qui permettent aux connaisseurs de se défaire d'une filature encombrante (page 184, mais l'astuce était aussi utilisée page 128) ?
"Il me vint à l'esprit que je pouvais passer d'une galerie marchande à l'autre sur le chemin de Saint-Eustache : une bonne façon de passer le temps et de me débarrasser d'un éventuel poursuivant.
Je traversai la rue en diagonale pour entrer dans le passage de l'Industrie et regardai par-dessus mon épaule ; mon coeur fit un bond. Là, à l'entrée du passage Brady, se trouvait l'homme en noir, qui disparut à l'intérieur. Etait-ce juste une coïncidence ?"
Cette simple question est le point de départ du Livre des passages d'Alex Landragin, qui vient d'intégrer la pré-sélection du Grand Prix de l'Imaginaire 2026, après avoir été (logiquement) salué par toute la blogoSFFFère, d'Apophis à Nicolas Winter, en passant par Gromovar et Soleil Vert (mentionnons aussi les chroniques de Madame Lit et Stemilou).
Dans l'univers d'Alex Landragin (parfaitement réaliste à part ça, ce qui le distingue des Voies d'Anubis), un passage désigne en effet le processus par lequel deux corps échangent leurs âmes, soit exactement l'aptitude du Joe Face-de-Chien de Tim Powers, auquel on pense parfois fortement devant la violence de certains passages (page 303) :
"Ayant tout juste intégré le corps de cette jeune fille dans cette chambre d'hôtel de La Nouvelle-Orléans, je me retournai pour regarder une dernière fois mon corps précédent, celui de Feuille. Assis devant moi, il offrait une apparence épouvantable, la bouche encroûtée de traînées de sang séché après l'extraction de ses dents en or, juste avant notre passage. Dans ses yeux bleu-gris, une nouvelle âme s'éveillait, hébétée et craintive, ignorant totalement ce qui venait de lui arriver."
Paradoxalement, en introduisant ce nouveau sens, tout fantastique, et posant du reste des questions typiques de, par exemple, la littérature vampirique (peut-on survivre au poids de "plus d'un siècle de souvenirs", page 342 ; ce n'est pas pour rien que Gromovar évoque Anne Rice), Alex Landragin rejoint en fait la pensée de Walter Benjamin sur l'Histoire, et notamment le concept de constellation, que j'évoquais dans ma récente chronique de L'Esprit et la lettre d'Agamben.
Pour Benjamin en effet, l'Histoire ne doit pas être comprise comme un processus linéaire, où une causalité improbable redoublerait le chronologie, mais doit être saisie hors du temps, en agglomérant ensemble des étoiles du passé et du présent pour former des constellations de sens – je citais l'exemple facile Staline-Poutine, mais Alex Landragin va plutôt utiliser, par exemple, la constellation Baudelaire-Benjamin, en faisant littéralement du deuxième un avatar du premier.
Ainsi s'explique selon moi le fait qu'Alex Landragin ait choisi de donner plusieurs ordres à son roman, l'important étant, plus que la chronologie stricto sensu, l'existence de ces constellations de personnages, plus ou moins historiques, à travers les siècles (il y en a trois, Alula / Pierre Joubert / Jean-François Feuille / Jeanne Duval / Edmonde de Bressy / Hippolyte Balthazar / Madeleine Blanc, Koahu / Roblet modifié / Charles Baudelaire / Mathilde Roeg / Walter Benjamin et Pierre Joubert / Alula / Mehevi / Gaspard Leducq / Aristide Artopoulos / Coco Chanel).
La préface mentionne deux ordres possibles (qu'Apophis analyse sans doute mieux que moi), mais il y en a en fait un troisième, le strict ordre chronologique, celui que pourront adopter les puristes : pour le respecter (avec un minimum de superpositions), il faut lire les cinq premiers chapitres du "Conte de l'albatros" (incluant donc "Edmonde de Bressy"), puis "L'Education d'un monstre", puis le chapitre "Hippolyte Balthazar" du "Conte de l'albatros", puis "La Cité des ombres" et enfin "Madeleine Blanc", le dernier chapitre du "Conte de l'albatros".
L'ordre de pagination du roman, lui, commence par "L'Education d'un monstre" (qui date de 1865 et comprend les fragments 5, 8, 10 et 13 de l'ordre dit de la Baronne), se poursuit par "La Cité des ombres" (qui date de 1940 et comprend les fragments 2, 4, 7, 11, 15, 17, 19, 1 et 20 de l'ordre de la Baronne) et s'achève par "Le Conte de l'albatros" (qui couvre la période 1791-1940 et comprend les fragments 3, 6, 9, 12, 14, 16 et 18 de l'ordre de la Baronne).
L'ordre de la Baronne commence et se termine donc par la fin de "La Cité des ombres", raconté par Walter Benjamin, et entre ces deux bornes, il fait se dérouler les trois histoires en parallèle, dans l'ordre chronologique (une structure similaire à La Cité des nuages et des oiseaux, avec aussi la même problématique de la transmission des histoires à travers les siècles, mais il y a aussi un souvenir des Mille et une nuits, ce "recueil de contes médiévaux enchâssés dans un récit-cadre", page 174).
A mon sens, l'ordre de la Baronne souligne le fait que le récit central (d'ailleurs au centre de l'ordre de pagination) est bel et bien celui de Walter Benjamin, "La Cité des ombres" ; du reste, les deux autres récits sont des éléments-clés de son intrigue, "L'Education d'un monstre" en tant que manuscrit très convoité, et "Le Conte de l'albatros", que lui raconte Madeleine et qu'il met par écrit, en tant qu'explication ultime (exactement comme dans les romans de Conan Doyle l'enquête de Sherlock Holmes est suivie d'un très long flash-back) – je cite les pages 203-204, où il y a peut-être aussi un clin d'oeil au film de David Lean :
"Ecrire me permettait de tenir. Sur une période de plusieurs semaines, je couchais sur le papier, dans le détail, toutes les histoires qu'elle m'avait racontées, en essayant de recréer la magie de cette précieuse poignée de jours et de nuits que nous avions passés ensemble. C'était ma façon de rester proche d'elle. Ma tâche terminée, je ne m'arrêtai pas là. Cette fois, je racontai mon histoire à moi, cette histoire, qui n'est après tout que l'humble récit, parmi tant d'autres, d'une brève liaison, sans intérêt pour personne d'autre que pour moi."
J'ai évoqué de possibles influences (des constellations dirait Walter Benjamin) à ce Livre des passages, mais quand on se concentre sur "La Cité des ombres", il en est une qui vient immédiatement à l'esprit, tant Alex Landragin multiplie les clins d'oeil dans sa direction, à savoir Arc de triomphe d'Erich Maria Remarque, qui se situait lui avant la déclaration de guerre, là où "La Cité des ombres" se déroule avant l'arrivée des Allemands :
– les deux récits mettent en scène des émigrés allemands ayant fui le nazisme, et si Walter Benjamin n'est pas, comme le Ravic de Remarque, un "chirurgien (...) qui gagnait désormais sa vie en pratiquant des avortements illégaux" (page 80), c'est le cas de son ami Fritz ;
– les deux récits tournent autour d'une femme mystérieuse, et si elle s'appelle Jeanne Madou chez Erich Maria Remarque, son Ravic, en essayant de se rappeler son nom, pensait à Madeleine (un prénom proustien qui fait tout autant, évidemment, signe vers Vertigo et le roman l'ayant inspiré, qui se déroulait d'ailleurs avant et pendant la guerre) ;
– les deux récits vont utiliser le même décor (fictif), le night-club Schéhérazade, son "portier" avec un "accent russe" (qui n'est pas, ici, l'ami du héros) et ses "musiciens tziganes" jouant la chanson J'attendrai (page 177).
Cet hommage à Remarque souligne à quel point Alex Landragin, son postulat fantastique mis de côté, entend coller au plus près de la réalité historique (à part quelques entorses mineures comme les dates de Roblet) ; comme je l'ai déjà dit, cela le distingue du Tim Powers des Voies d'Anubis, alors même que tous deux mènent une interrogation similaire sur le sens de la vie (et de l'Histoire).
A titre d'exemple de cette précision historique (rarement prise en défaut), voyez l'extrait suivant (pages 168-169, en date du 10 juin 1940), où sont évoqués tout à la fois un événement à venir (le transfert par bateau des archives policières le 12 juin 1940) et un commissaire de police ayant réellement existé, connu pour avoir enquêté sur le docteur Petiot :
"A l'entrée du Palais de Justice, des hommes défilaient, chargés de cartons descendus des bureaux, pour aller les déposer sur une péniche. M'adressant au garde, je demandai à voir Massu, mais après avoir passé un coup de téléphone, il me dit de revenir le lendemain matin."
Ce n'est pas simplement qu'Alex Landragin insère avec bonheur des petites histoires (ici, une enquête policière) dans les marges de la grande Histoire (le suicide de Walter Benjamin), c'est que ces petites histoires dans les marges de la grande sont précisément le sujet de son livre (de ce point de vue-là, la place de Jeanne Duval, dans l'ombre de Baudelaire, est significative).
Ce n'est sans doute pas un hasard si autant de personnages d'Alex Landragin, et pas forcément avant un passage (où il importe bien sûr d'évaluer les avantages et inconvénients de l'échange), se racontent leur vie en se rencontrant, comme si le miroir d'autrui leur était nécessaire pour l'évaluer (pages 412-413) :
"Il me questionna sur ma famille, mes origines, mon éducation, ma place dans la société et ma connaissance de la poésie. Le portrait que je lui peignis fut celui d'un jeune homme de bonne famille aux origines exotiques, récemment arrivé à Paris, jouissant d'une fortune héritée et d'une liberté totale, avec un goût pour le dilettantisme."
Etant donné que le personnage qui parle dans cet extrait va devenir aliéniste, on peut se demander si, en multipliant de pareilles scènes de confidences au cours du roman, Alex Landragin n'enregistrerait pas la naissance de cette fameuse culture de l'aveu que le Michel Foucault de La Volonté de savoir voyait comme le trait distinctif de notre société moderne (en l'opposant d'ailleurs plus ou moins explicitement à cette culture dandy qu'incarne précisément Baudelaire) ; mais...
L'objectif du Livre des passages est bien plutôt, me semble-t-il, de valoriser, face à la figure de l'historien se penchant sur la grande Histoire, la figure du conteur qui sait donner vie aux petites histoires (pages 102-103, avec une allusion à un autre ouvrage majeur de Benjamin, L'OEuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique) :
"L'imprimerie mécanique a mis fin à l'ère du conteur, tout comme la radio, le cinéma ou quelque autre merveille qui n'a pas encore été inventée mettront peut-être fin un jour à l'ère de l'imprimerie. Mais à écouter Madeleine narrer son histoire, on était transportée comme par magie dans cette époque. Tout dans sa façon de conter était fascinant."
Dit autrement, en s'abandonnant au pur plaisir de conter, Le Livre des passages d'Alex Landragin non seulement célèbre ledit plaisir de conter, mais aussi souligne sa nécessité pour mettre en ordre le chaos de nos vies, et donc leur donner un sens qui ne soit pas un simple abandon au cours tempétueux de l'Histoire.
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