Le Salariat pue de Beurk
Qu'on pense, comme Marx, que l'infrastructure économique sécrète inévitablement une superstructure idéologique, nécessaire pour faire tenir le système ; ou qu'on pense, comme Max Weber, que la morale protestante préexistait au capitalisme, qu'elle a contribué à faire advenir ; ou encore qu'on ait tendance, comme moi, à être d'accord avec les deux à la fois, il est clair que, comme l'écrivait Paul Lafargue dans Le Droit à la paresse, "les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail".
Il n'y a donc rien de surprenant à ce que, pour parler de cette religion du travail (ou plutôt de l'emploi au sens de Bernard Friot) dans Le Salariat pue (ouvrage de 2018 lu grâce à la générosité de Mathias Richard & Nicolas Akileus), Beurk utilise tout naturellement le vocabulaire chrétien (page 23, sixième litanie, je reviendrai bien sûr sur ma façon de qualifier ces textes) :
"les mêmes tronches confites dans leur tristesse médiocrité. mortifications. chaque jour les mêmes gestes macérés les mêmes horaires qui lacèrent sonneries de téléphones voix sons de porte préoccupations sans intérêt architecture atroce mobilier tristounet puant la haine intégrée de ceux qui l'ont fabriqué à la chaîne."
Cet univers claustral n'est pas régi que par la répétition immuable des mêmes gestes intemporels (ou quasiment), il prospère aussi sur le voeu de silence qu'ont fait, contraints et forcés, les salarié.e.s, au risque évidemment de perdre ce qui fait fondamentalement leur humanité, le langage (pages 29-30, neuvième litanie) :
"macère bien pour plus tard payer la note des années passées à pâtir de ces sons rancoeurs gestes enfouis émotions gardées rentrées ne plus s'exprimer ne plus rien dire ou le moins possible le plus contracté possible. voilà le programme du jour. tête dans le mur. qu'on rebalaie logiciel qu'on rebalise écran cordialement configuration de ta figure. l'ordinateur. celui qui ordonne. pour que tout soit en règle qu'on soit bien dans la norme que ça dépasse pas et petit à petit qu'on devienne des choses toutes et tous."
Plus précisément (comme le montrent d'ailleurs les mots soulignés par l'auteur dans l'extrait précédent), le seul langage accepté en ces lieux est ce qu'Eric Hazan appelait la LQR (la Lingua Quintae Republicae, comprenez la novlangue néolibérale française et/ou mondiale) sur le modèle de la LTI de Victor Klemplerer (que j'évoquais à propos du Héctor de Léo Henry) – une langue qui se répand aussi vite qu'un virus chez des bovins (page 43, quinzième litanie, et si vous pensez à Burroughs, c'est normal, j'y reviendrai) :
"toute la journée leur vocabulaire de dominants attention leurs phrases phares d'en-haut déshumanisent par la messagerie professionnelle diffusion de ces nouvelles façons de communiquer et contamination. l'un ou l'une d'entre nous l'utilise par mimétisme voici que nous les ruminants répandons à notre tour la grasse parole gluante."
Quand on est ainsi ramené à une "vie morte" (page 24, Agamben dirait une vie nue, purement biologique), une vie de "déchets à gestes figés" (page 37) ou de "rats de laboratoire observés identifiés par les caméras" (page 68), on a très peu de solutions pour en sortir, et l'une d'elles est, hélas, cette forme de suicide qui est au bout de tout abrutissement (page 37) :
"au-dedans un suicidinformaticien s'agrippe à une table il tente vainement de tapoter sur son clavier xanaxé intranquille. une fois sa directrice le conduisit au sous-sol elle appela le samu plutôt que les pompiers de la boîte pour ne pas que cela soit consigné dans le rapport ça évite les ennuis. ici tu peux crever tandis que certains rient de ta lente dégénérescence et de ton mal-être."
Beurk a beau souligner (non sans raison) que "le bon sens, l'écologie, ce serait qu'on se supprime en grand nombre" (page 9), il met en pratique dans Le Salariat pue une autre solution pour échapper à l'idéologie de notre (triste) époque, "famille patrie école écrans produits" (page 54), à savoir "défoncer leurs sales tournures de phrases laides malgré leur façade lisse" (page 73) au moyen d'un "explosif verbal" (page 6).
Paul Lafargue terminait son Droit à la paresse par une invocation ouvertement inspirée des Litanies de Satan de Charles Baudelaire ("Ô Paresse, prend pitié de notre longue misère !") ; comme vous l'aurez compris au vu du nom que je donne aux textes de Beurk, c'est me semble-t-il à cette forme d'anti-prière qu'il recourt dans Le Salariat pue, avec pour premier effet de transcrire tout l'insupportable de la répétition ad nauseam des mêmes gestes (page 15, quatrième litanie) :
"MERDE MERDE MERDE CLEBS EN IMPER
REMUENT LA QUEUE RAMENENT LA
BALLE MERDE MERDE MERDE MERDE"
Pour dynamiter la LQR, d'autres litanies (les dixième, onzième et dix-septième) recourent, comme le signale l'italique, au cut-up cher à Burroughs, accumulant les vocables de la LQR pour en montrer la vacuité ; d'autres encore (les septième, dix-huitième et vingt-troisième) utilisent le procédé du mot pour un autre cher à Jean Tardieu (mais aussi au Fabcaro de Zaï zaï zaï zaï ou de Moon River) afin de mettre à nu l'obscénité fondamentale de la LQR (page 25, septième litanie) :
"ne pas s'adapter
rapidement
à un nouveau marché empestant
la merde d'un applicatif métier défoncé dans une
ruelle
et se torchant avec ses objectifs
les outils de simulation
intégrés
baignent dans du
vomi"
En faisant ainsi bégayer (littéralement dans la vingtième litanie) cette langue dominante qu'est la LQR, et en ouvrant ainsi une ligne de fuite dans "le bas enfer mou du tertiaire" (page 54), Beurk crée, comme Kafka, ce que Deleuze & Guattari appelait de la littérature mineure, retrouvant ainsi par le langage une certaine "joie de vivre" (page 38), mais aussi dénonçant cette prostitution mentale qu'est le "larbinat" (page 41) : l'argent n'a peut-être pas d'odeur, mais Le Salariat pue, incontestablement.
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