lundi 25 mai 2026

Zone confinée

 Avant le dernier jour – Scénario d'un film à faire de Jean-Pierre Andrevon


Et si Andrevon était notre Ballard ?


Impossible de ne pas se poser la question quand, juste après la réédition du Désert du monde, qui rappelait déjà L'Île de béton, l'écrivain publie Avant le dernier jour (ouvrage lu en service de presse), qui regarde du côté de l'anticipation sociologique d'I.G.H. – c'est sans doute la raison du reste pour laquelle le roman paraît en Hors Collection chez Flatland (après L'Infini vu d'avion de Philippe Cousin), même si, nous le verrons, le derniers tiers du récit a une coloration fantastique.


Certes, exactement comme Shiro Kuroi renchérissait avec son Léviathan sur Sa majesté des mouches de Golding, Andrevon rajoute à l'équation de Ballard une donnée susceptible de précipiter la déliquescence sociale, à savoir un confinement imposé après une catastrophe (non, pas une pandémie) ; mais l'idée est au fond la même, que ces grands ensembles dits “modernes” sont fondamentalement des espaces inhabitables (suivant une expression qu'Alain Dorémieux utilisait pour définir la thématique centrale de la New Wave), aussi hostiles au fond que des îles désertes (page 117, séquence 30) :

Le téléphone, c'était déjà bien embêtant, mais l'eau.. deux heures par jour, maintenant. Deux heures. Nous ne sommes pas dans ces îles où l'on manque de tout, quand même. Où allons-nous, je vous le demande !


Qu'on soit “bourgeois” ou “ouvrier monté en grade” (page 81, séquence 18), on est donc logé à la même enseigne à la tour Bérangère, qui va se retrouver en plein coeur de la “zone confinée” (page 71, séquence 16) après un accident nucléaire – et en passant d'un appartement à un autre pour mieux explorer les diverses situations sociales en présence, Andrevon va aussi nous rappeler le Perec de La Vie mode d'emploi, voire le Lesage du Diable boîteux (Lesage étant aussi, par ailleurs, l'introducteur du roman picaresque en France, soit un type de roman dont le héros parcourt toutes les strates de la société ou presque, voir Les Dieux lents de Claire North pour une illustration récente).


Quoi qu'il n'y ait pas, me semble-t-il, les mêmes contraintes que chez Perec, le fait qu'une des habitantes de l'immeuble s'appelle Roussel (comme Raymond) indique peut-être qu'Andrevon a généré quelques-uns de ces destins en usant de jeux de mots : en tout cas, le nom des Pellegrini (les pèlerins en italien) dans la séquence 11 laisse clairement sous-entendre qu'ils vont partir, et celui de Ballandra dans la séquence 32, qu'il va être retrouvé suicidé dans son lit ; et je ne parle même pas de l'Anglaise qui a ses Anglais dans la séquence 24 (je ne déflore rien, c'est dit à chaque fois dès le début de la séquence en question).


L'important n'est pas bien sûr dans la façon dont Andrevon a créé ses personnages (avec des flottements qui se reflètent sans doute dans les menues coquilles sur leurs noms ou leurs numéros d'étage,  par exemple monsieur Choukry prénommé Farid dans la séquence 18, et Mohamed dans les séquences 1, 8 et 25), mais bien dans sa manière de les faire vivre sous nos yeux, tour à tour horrifiés ou émus – voici à titre d'exemple un passage de la séquence 43 (page 159) :

Bérénice glisse lentement sur le côté, probablement sans s'en rendre compte. Elle s'aplatit avec douceur dans la concavité du banc, ses cheveux en étoile autour de son visage apaisé. Les parfums d'herbe sèche qui montent des bois ne font pas frissonner sa poitrine, elle dort à l'abri du soleil, tranquille comme elle ne l'a jamais été.


Vous aurez bien sûr reconnu dans ce passage un écho du célèbre Dormeur du val d'Arthur Rimbaud, un poème qui est d'autant plus approprié à un contexte de confinement que, exactement comme dans notre monde réel lors de la pandémie de Covid-19, le Président a solennellement déclaré (pages 71-72) dans une allocution (la première du livre, dans la séquence 16, soit environ au tiers, l'autre arrivant à peu près au tiers suivant, dans la séquence 29) :

Alors certes, et j'ose ce mot, nous sommes en guerre. Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l'ennemi est là, invisible, insaisissable, entre l'industrie nucléaire qui peut présenter des dysfonctionnements passagers, comme c'est le cas ces jours-ci, et ceux qui profitent de la situation pour semer le trouble.


La différence d'avec le confinement de 2020, marqué par “une infobésité assez terrifiante”, pour reprendre les mots d'Alain Damasio, c'est qu'ici – et c'est tout à l'honneur d'Andrevon que de pointer cette possibilité orwellienne – le confinement touche aussi les communications, la logique guerrière du gouvernement étant poussée jusqu'à la censure, qui ne fera bien sûr qu'alimenter un peu plus les rumeurs (pages 95-96, séquence 22) :

T'as pas écouté la radio ? Y'a des problèmes, il paraît. Ils appellent ça des interférences. Ca touche tous les réseaux, aussi bien les portables que les fixes. Si j'ai bien compris, ça viendrait du gouvernement, pour lutter contre les fakes qui pullulent, rapport à ce qui se passe.


Comme en temps de guerre (tels que décrits, mettons, par l'Akiyuki Nosaka des Algues d'Amérique ou le Curzio Malaparte de La Peau, voire le Lartéguy de La Guerre nue), la pénurie de nourriture va non seulement ranimer le racisme (séquences 20, 30 et 35) et l'homophobie (séquence 32) ordinaires, mais aussi engendrer une prostitution de survie (séquences 26 et 31) autant qu'une chasse aux animaux domestiques (évoquée dans la séquence 32 et, sans doute aussi, dans la séquence 36 page 135, que je cite ici dans son intégralité) :

Bonjour, Jean-François... Alors toi aussi tu t'es décidé à faire un tour à l'extérieur ? Qu'est-ce qu'on risque de plus ou de moins, pas vrai ? Et puis toi au moins, il faut bien que tu ailles balader ton chien. Mais au fait, Alaska n'est pas avec toi ? Qu'est-ce que tu en as fait ?


Ce n'est pas évident à première vue, mais ce passage admet une autre interprétation que celle – toute réaliste – que je viens de suggérer, surtout si on le rapproche des disparitions qui sont simplement constatée dans la séquence 39 ou qui surviennent sous nos yeux dans la séquence 41, probablement la plus troublante : même si tout pourrait au final s'expliquer rationnellement, ce qu'Andrevon omet délibérément de faire, la tour Bérangère n'en prend pas moins des allures de Mary Celeste – ou comme le dit l'auteur dans la séquence 39 (page 146), d'un “mouroir, une ruine dont la guerre a fait fuir les habitants”, une maison hantée quoi.


On le sait depuis Todorov, qui voulait indûment en faire la définition du genre, ce type d'hésitation entre deux explications, l'une plus rationnelle que l'autre, se retrouve souvent dans le fantastique, ou a minima dans l'étrange ; mais si Andrevon l'emploie, en pleine anticipation sociologique, c'est bien me semble-t-il pour pointer les ravages indicibles du mal qui est au coeur de son récit, et qui n'est pas seulement le nucléaire, mais toutes les fausses certitudes qui mènent irréversiblement notre civilisation industrielle à la catastrophe.


La pirouette –  très andrevonienne – de la séquence 46 ne fera à mon sens que conforter la réflexion, d'autant qu'elle est précédée d'une séquence (la 45 donc) où la tour Bérangère va fonctionner, pour un de ses habitants, comme un de ces palais mémoriels chers à Frances Yates, manière pour Andrevon de rappeler que nous sommes aussi à l'image des immeubles que nous avons bâtis – et réciproquement, toujours comme chez Ballard.


D'Avant le dernier jour, je pourrais donc redire ce que je disais déjà à propos du Désert du monde : un roman indispensable pour pallier ses carences sciences-fictives en vitamine A – A comme Andrevon.




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