Le Froid va encore empirer de Rich Larson
De boue et de bois d'Olivier Caruso
“Ils vont nous abattre, nous buller ou nous brûler, mais le soldat m'interrompt avant que je puisse le dire.”
Ce passage (page 14) de la nouvelle de Rich Larson (traduite par Pierre-Paul Durastanti) qui figure dans le numéro (122) marquant les 30 ans de Bifrost résume fort bien à mon sens l'alternative qui s'offre à tout.e humain.e placé.e devant un Autre inexplicable, le considérer, donc le préserver (en le plaçant dans une bulle de protection) ou le détruire (ici par le feu comme dans Le Cauchemar d'Innsmouth).
Accolé à la “remarquable nouvelle” (page 38, et non, ce qualificatif n'est pas usurpé, nous le verrons) d'Olivier Caruso, le texte de Rich Larson forme donc, comme François Schnebelen l'a remarqué avant moi, un diptyque, centré sur l'archétype, capital en SF (ou en imaginaire), du “spécimen” (page 40, et oui, les nouvelles de Bifrost forment souvent des diptyques, voir ma chronique conjointe de Jeffty a cinq ans d'Ellison et de L'Âge des tempêtes de Day, nouvelle qui vient soit dit en passant de décrocher un Grand Prix de l'Imaginaire bien mérité).
Deux petites remarques avant de poursuivre. La première : comme me l'a gentiment signalé Hélène Collon, j'oublie souvent de mentionner qui s'est (souvent fort bien) chargé de la traduction de tel ou tel texte ; ici, non seulement je n'ai pas oublié, mais je tiens aussi à signaler que cette formulation percutante de la page 14, “nous buller ou nous brûler”, est une excellente traduction de l'original, “bubble us or burn us”.
Deuxième remarque avant d'en revenir à Larson et Caruso : les deux autres nouvelles au sommaire de ce Bifrost (Hommage à Pandore de Robert Charles Wilson et Réduire de Laurent Genefort) présentent, sous un ton ce coup-ci plus comique que dramatique, un autre archétype important en SF, l'artefact (venu du futur ou du passé) ; les quatre nouvelles de ce numéro 122 résonnent donc, à leur manière, avec la thématique au coeur de ce numéro d'hommage à Amazing stories – l'histoire de la SF, mais aussi l'histoire de la perception de la SF (j'en reparlerais peut-être ultérieurement).
Revenons-en à notre archétype du spécimen, probablement un des premiers à venir à l'esprit, qu'on ait une approche thématique de la SF (des aliens !) ou une approche plus structurale (la poétique de l'altérité chère à Jean-Marc Gouanvic) : la SF (avec le fantastique) pousse clairement à l'extrême cette allofiction qu'Armine Kotin Mortimer pensait (de façon réductrice ?) comme un sous-genre de l'autofiction (et définissait comme des portraits d'autres ayant un lien émotionnel direct à soi, voir la dernière rentrée littéraire pour des cas concrets).
Il existe plusieurs stratégies narratives (plus ou moins évidentes) pour nous faire ressentir l'altérité, dont celle adoptée par Rich Larson dans Le Froid va encore empirer (ou d'ailleurs dans Le Champ de la mi-été des Kloetzer), à savoir nous placer dans la tête d'un personnage qui ne perçoit ni son étrangeté (sa dangerosité ?) ni celle du monde qui l'entoure, tout simplement parce que c'est son quotidien.
Dans un tel texte l'étrangeté surgit donc par petites touches, d'abord par les patronymes (le nom de la soeur de la narratrice, Dijkstra, est celui d'un programmeur célèbre pour son algorithme du plus court chemin dans un graphe orienté pondéré, ce qui suggère a minima un monde marqué par la science) puis par les noms communs d'objets (le “tactigant” de la page 8, jolie traduction, là encore, du “smartglove” de l'original) – on aura reconnu la stratégie des termes-fictions dont Alice Ray parlait dans son essai Traduire au futur, utilisée ici avec une belle économie de moyens (Gromovar ne me contredirait pas).
Un des charmes de la nouvelle est précisément cette façon dont nous déchiffrons un par un les indices que nous livre (involontairement) la narratrice, jusqu'à atteindre un point où nous commençons par avoir l'impression d'en savoir plus qu'elle sur sa situation, plus périlleuse qu'elle ne pense (page 10, au début du texte donc, je n'en dirai pas plus pour ne pas vous gâcher votre plaisir de lecture, sinon que FeyGirl a bien raison de le qualifier d'ascenseur émotionnel) :
“Avant que Papa cesse ses visites, elle et lui s'engueulaient sur tout plein de sujets. Si la plupart m'échappaient, j'aimais bien la sonorité des mots quand je les faisais rouler dans ma bouche : rétropropagation, période d'incubation, chaos sans échelle, vecteurs de maladie. Plus que tout, ils se disputaient à propos de la guerre.”
Dans De boue et de bois d'Olivier Caruso, nous accumulons pareillement les indices que l'auteur nous livre sur son monde alternatif (lui aussi en guerre), une uchronie où les recherches de Darwin auraient débouché sur une application bien pratique pour l'Empire victorien, la création de chimères (on est donc dans une variante naturaliste du steampunk, inscrite dans la mouvance zoofutriste contemporaine, dans du biopunk dirait Gromovar, raison pour laquelle je ne parlerais pas, comme FeyGirl, de fantastique à propos de ce texte, qui a ceci dit des accents gothiques, j'y reviendrai).
Toutefois, à l'inverse de chez Rich Larson, le point de vue est d'entrée celui d'une “chercheuse” observant froidement un “spécimen” (incipit de la nouvelle, page 40) – et le simple usage de ces dénominations impersonnelles suffit à souligner combien cette observation scientifique déshumanise à la fois la chercheuse (qui n'aura jamais de nom, contrairement à son fils, son mari ou sa gouvernante) et son sujet d'études (qui lui nous dira son prénom page 47).
On s'en doute dès que la chercheuse improvise un “carnet” de recherche à partir de “feuillets couverts de notes de musique” ayant appartenu à son défunt mari (page 41) : la subjectivité va finir par s'inviter dans cette relation au départ objective (et asymétrique), qui fait penser à L'Enfant sauvage de François Truffaut d'après Jean Itard (Gromovar l'a vu avant moi), voire au Miracle en Alabama d'Arthur Penn d'après Helen Keller – et l'observation va tourner à l'action-participation (une modalité reconnue de la recherche contemporaine en sciences sociales, soit dit en passant).
Le manoir où vit la chercheuse va évoluer lui aussi, suivant la classique équivalence entre une maison et l'esprit de son propriétaire, avec la gouvernante (digne du Rebecca de Daphné du Maurier et de sa mise en film par Hitchcock) comme vivante incarnation des stéréotypes coloniaux et patriarcaux en vigueur à l'ère victorienne – je cite un passage du début de la nouvelle (page 42) symptomatique de l'écart, qui ira en s'agrandissant, entre cette vision du monde et celle de la chercheuse :
“Lucy fronce les sourcils. “Je vais écraser la bête !” Jamais elle n'aurait répondu sur ce ton du temps où Henry dirigeait la maison. La chercheuse s'est levée. Ses articulations ont craqué, une pointe de douleur a traversé son dos. “Et si moi, je préfère sauver ces pauvres créatures qui ne nous ont rien fait ?””
On est toujours, comme chez Larson, dans l'alternative buller ou brûler ; et comme chez Larson, la libération individuelle de la protagoniste va prendre une portée plus vaste qu'on ne s'en serait douté au départ – je ne vous en dirai rien pour ne pas vous gâcher votre plaisir de lecture, je me contenterai juste d'un petit aperçu des réflexions de la chercheuse (page 55, et oui, Caruso procède bel et bien, comme souvent dans les littératures de l'imaginaire, à une remise en question de l'anthropocentrisme) :
“Darwin disait, il n'est pas d'abîme entre nous et la nature, pas de frontière. Il avait tort, ce bon Charles, aucun animal n'envoie son petit à la mort.”
Deux questions pour finir. La première : page 6, la revue laisse sous-entendre (et c'est justice) la parution prochaine au Bélial' d'un nouveau recueil de Rich Larson (l'auteur de Barbares ou Comment Quini le Calmar a égaré son Klobucar, faut-il le rappeler) ; mais au vu de l'immense qualité du texte d'Olivier Caruso, ne faudrait-il pas lui aussi lui offrir un recueil, y compris sous la forme d'une UHL (en complément donc de son Symposium Inc.) ?
La deuxième, juste au cas où vous n'auriez pas assez frissonné comme ça en m'entendant parler de l'alternative buller ou brûler : et si nos dirigeants incapables d'enrayer le réchauffement climatique nous voyaient au fond comme des spécimens ?
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