dimanche 28 juin 2026

Point-deuil

Mondes de poche de Brenda Peynado


Certains textes ne s'installent au coeur battant de la SF que pour mieux en redéfinir le rythme – ou pour prendre une autre métaphore, ils cuisinent de nouveaux plats avec, du moins en apparence, les mêmes ingrédients (Jean-Yves parle de “SF qui change de focale”, c'est la même idée).


De tels pacemakers textuels s'analysent mieux me semblent-il en invoquant les archétypes qu'ils redéfinissent – dans Mondes de poche de Brenda Peynado (novella lue en service de presse, dans la traduction de Gilles Goullet), ce sont, exactement comme dans L'Affaire Crystal Singer d'Ethan Chatagnier, les six actants de la technologiade telle que l'a défini Istvan Csicsery-Ronay (dans The Seven Beauties of Science-Fiction).


Voyons donc comment Brenda Peynado distord les archétypes, en commençant par celui du Corps Fertile, à savoir l'espace, physique ou mental, sur lequel les protagonistes vont démontrer leur maîtrise (par exemple, L'Île mystérieuse de Verne ou le cyberspace de Gibson) ; ici, ce sont les Mondes de poche éponymes (en VF du moins), qui ne sont pas tout à fait des “univers parallèles” (le trope est convoqué par Boojum ou Feyd Rautha, ou encore Jean-Yves, qui ajoute ceci dit qu'il faudrait plutôt parler d'“univers sécants”).


La spécificité de ces Mondes de poche, auquel on accède depuis un point-seuil, souvent dissimulé dans un artefact (autre trope majeur de la SF) sur la Terre standard, c'est précisément en effet, outre leur taille, qui excède rarement quelques kilomètres carrés, leur temporalité, qui diffère souvent radicalement de la nôtre – on est donc plus proche me semble-t-il des espaces mentaux asynchrones mis en scène dans Inception de Christopher Nolan (et je ne parle même pas de Pierre-de-vie de Jo Walton).


Si vous pensez avant tout au défi intellectuel que peut représenter pareil novum (le premier du récit), en termes de physique mais aussi de biologie ou d'archéologie (la spécialité de la narratrice, j'y reviendrai), bravo, vous avez le même degré de curiosité, mais aussi de naïveté, que Raquel, la narratrice ; inutile de vous dire que les grandes entreprises, elles, ont une tout autre vision, bassement utilitaire, des choses – et Raquel va peu à peu en prendre conscience (page 105) :

Pendant les quelques secondes passées à traverser le marché, j'avais téléchargé un rapport sur ce MDP. Que j'ai failli ne pas reconnaître non plus. Lorsque nous l'avions découvert, Marlena et moi, c'était un marécage où vivait une espèce de tortues qui semblait particulièrement bien résister au vieillissement. Une fois accaparées par les grandes compagnies, les terres fertiles avaient été asséchées puis divisées en rangées bien nettes désormais en train de se réduire en cendres, les tortues braconnées pour leur viande et la recherche sur les cosmétiques anti-dégénérescence.


Venons-en à Raquel, justement, avatar de l'archétype de l'Homme Habile (l'ingénieur qui exploite le Corps Fertile)... sauf que c'est une femme, et que son habileté relève désormais de la “légende” (page 90), après une poignée de secondes passées (page 49) dans un monde à temps court, soit quarante ans standard – comme elle le signale elle-même page 14, on retrouve là un autre trope, plutôt fantastique celui-là (Rip van Winkle de Washington Irving), celui du personnage revenant dans un monde où le temps s'est écoulé en son absence (voir aussi License to live de Kiyoshi Kurosawa).


Raquel ne doit pas seulement apprendre la technologie (par exemple comment on utilise un “liencom”, page 66) et les structures sociales de ce monde nouveau pour elle, elle doit également apprendre à vivre avec la perte de sa fille, morte pendant son absence – et la façon, technologique, qu'elle a de le faire constitue le second novum du récit, et fonctionne à l'évidence comme un symbole de sa volonté de raviver, à n'importe quel prix, le passé (oui, elle n'a pas totalement appris de ses erreurs, c'est tout l'intérêt du récit).


Sans rentrer dans les détails (je préfère vous laisser la surprise), disons que le résultat constitue à mon sens le Serf Volontaire de Raquel (son Igor si vous êtes de la team Frankenstein ou son Renfield si vous êtes de la team Dracula), à savoir son seul vrai assistant (hormis son ex-stagiaire Isandro) dans ses folles entreprises – même si, réécriture là encore du trope, ça n'est pas forcément évident au tout début, où son Serf Volontaire semble plus un boulet qu'autre chose (page 39) :

Je lui jette une couverture dessus, puis les mains crispées sur le volant, je nous fais lentement traverser la manifestation anti-métal en espérant que personne ne remarquera le clignotement des LED par les trous entre les mailles.


Donner ainsi corps à son deuil (un thème majeur de la novella, peut-être autant que la notion de point-seuil, d'où le titre de cette chronique), c'est évidemment une opération à double tranchant, susceptible de blesser l'autre endeuillée de l'histoire, Marlena, qui fonctionne donc comme un avatar de Femme au Foyer (du reste, elle vit dans un MDP porté en sautoir par Raquel), mais avec une inflexion significative : quoique discrète, elle nous offre un contrepoint biologique (son métier) au technologisme à tout crin de Raquel, jusque dans la façon de faire son deuil – je reviendrai sur cette opposition un peu plus loin.


L'Homme Habile se caractérise aussi en effet par le Texte-Outil dont il est muni (pensez à la console de Case chez Gibson), l'instrument qui lui permet d'avoir prise, d'une façon ou d'une autre, sur le Corps Fertile ; ici, il a été forgé par Raquel elle-même, dans l'espoir de faire parler ces momies taïnos qui, en tant qu'archéologue, la fascinent (page 150, un des rares passages en technobabil de la novella, et oui, c'est lié au second novum du récit) :

En théorie, mon scanner peut découvrir le palimpseste des ions sur les parois cellulaires, s'il en est conservé suffisamment, dresser une carte des courants électriques dans le cerveau au moment de la mort, et se servir d'algorithmes pour filtrer le bruit, la dysrégulation et les ultimes sursauts au moment où le coeur s'est arrêté. Une fois la carte téléchargée, je peux la redémarrer en simulation et l'interroger.


Les Taïnos, justement, ces autochtones de Saint-Domingue exterminés par les conquistadors, ce sont les Mages Obscurs du récit, à savoir ces êtres qui ont sur le Corps fertile (les MDP) une prise plus directe que l'Homme Habile (parfois presque magiquement, d'où la fameuse hypothèse métaphysique, à mon sens erronée, de Serge Lehman) ; en tout cas, Raquel le pense très fortement au début du récit (page 18), en s'appuyant sur le fait que plusieurs point-seuils sont logés dans des artefacts taïnos – je vous laisse découvrir comment la suite du récit amende cette croyance initiale.


Quoi qu'il en soit, et sans trop verser me semble-t-il dans le piège de l'utopie archaïque, les Taïnos fonctionnent bel et bien comme une incarnation de low tech face à la high tech de Raquel, et cela sans prendre pour autant, comme dans la technologiade classique, un rôle d'opposant – les méchants sont ici les grandes compagnies, telles que peut les incarner Alvaro Delatonio, méchant plus pitoyable que terrifiant, et fonctionnant presque comme un double, pas si inversé que ça, de Raquel.


Quel tableau d'ensemble obtient-on quand on rassemble tous ces archétypes ? Si la technologiade classique avait indubitablement des airs de célébration du triomphe de la maîtrise de l'humain sur la nature (même si, à la fin de L'Île mystérieuse par exemple, tout disparaît, et que le roman de Verne promeut aussi la low tech), la version ici mise en scène par Brenda Peynado débouche au contraire sur le rejet de l'exploitation, sous toutes ses formes, y compris sociale (page 138) :

Une scène familière se mêle à cette foule : un alignement de pauvres sans emploi devant le parking souterrain en béton du Bravo, qui braillent aux entrants la liste de leur compétences. Si être servi par de la chair plutôt que par du métal vous inspire une certaine nostalgie, ils peuvent s'occuper de vos courses, les ranger dans votre coffre et protéger votre voiture des voleurs. Il y a quarante années standard, je remarquais à peine leur présence quand j'entrais dans un magasin.”


Même si la fin ("moralement ambiguë" pour Laird Fumble) semble (momentanément ?) restaurer cette “bulle de bonheur” (page 87) dont Raquel a été expulsée par son décalage temporel, donc peut-être retrouver une forme d'indifférence aux “tragédies” (toujours page 87), Mondes de poche est donc bel et bien l'histoire d'une prise de conscience et de l'action (radicale) auquel elle conduit, une fois surmonté le deuil de sa vision idéaliste du monde  et Brenda Peynado réussit à merveille son apparition dans l'espace francophone, grâce au nez toujours très fin du Bélial'.




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