jeudi 14 décembre 2023

Là où vivent les monstres

The Department of Truth 4 de Jame Tynion IV & Martin Simmonds


Le tome 4 de la série-phare de James Tynion IV voit l'intrigue reprendre son cours là où elle s'était arrêtée au tome 2, après un tome 3 principalement consacré à l'exploration de son univers, et notamment du passé du supérieur de Cole (supérieur dont je continuerai de taire le nom, pour ceux ou celles qui tomberaient sur cette chronique sans avoir lu les premiers tomes de la série).


Pour mémoire, dans le tome 3, James Tynion IV utilisait habilement, une fois encore, les talents graphiques de ses dessinateurs et dessinatrices, y compris quand leur dessin n'avait rien de la ligne trouble (et géniale) à la Martin Simmonds ; je pense notamment à Elsa Charretier (vue sur November), qui mettait sa ligne très claire, donc voisine des enluminures, au service d'une histoire médiévale, retraçant la manipulation du monde par l'Eglise.


Avec le tome 4, Martin Simmonds est de retour au dessin, et l'histoire, à sa trame principale donc ; mieux, James Tynion IV commence à y abattre ses cartes, sans pour autant négliger la psychologie de ses personnages (les confrontations de Cole avec l'Homme Etoilé, en mode Clarice Starling face à Hannibal Lecter), si bien que nous commençons à comprendre certains de ses choix narratifs, qui pouvaient ne sembler qu'anecdotiques au départ.


Par exemple, je disais à propos du tome 2 (pour me résumer sommairement) que le choix d'un gay à lunettes du Wisconsin comme personnage central était sans doute une manière pour James Tynion IV (qui répond à cette définition) d'affirmer qu'il plaçait bel et bien ses propres interrogations sur la nature du réel au coeur de The Department of Truth.


Le tome 4 montre une autre utilité (structurelle) de de ce choix : si le mari de Cole, Matty, était journaliste, ce n'était pas simplement pour mieux isoler Cole, agent du FBI soumis à la confidentialité, face au phénomène fantastique auquel il était confronté, c'était aussi pour offrir un contrepoint à son parcours initiatique dans ce monde où la vérité dépend du consensus (basiquement, The Department of Truth est, rappelons-le, un raisonnement par l'absurde, destiné à disqualifier une conception philosophique erronée).


Exactement comme dans un conte de fées, suivant l'analyse (célèbre mais critiquable, quoique pas sur ce point) de Vladimir Propp, le "héros" qu'est Cole est doublé par le "faux héros" qu'est Matty, qui va connaître, dans le tome 4, une initiation (ou une descente aux enfers) parallèle à celle de Cole dans les tomes 1 et 2, avec autant de différences que de ressemblances :

– Cole se voyait initié principalement par sa collègue Ruby ou son supérieur dans le Département de la Vérité américain (tome 1), ainsi que par Hawk Harrison (tome 2), alors que Matty sera initié par ce même Hawk Harrison et par le chef de Black Hat, héritier du Ministère du Mensonge soviétique (notez au passage, avec Thomas@constellations, cette idée intéressante que la répartition des forces sur l'échiquier politique contemporain n'est plus entre capitalisme et communisme, mais plutôt entre capitalisme et complotisme, si bien que le problème d'une troisième voie viable demeure toujours d'actualité) ;

– quand Matty demande "On est où, là ?" il obtient une réponse ("En terra incognita. Là où vivent les monstres.") qui est l'écho de la remarque faite à Cole ("Nous avons quitté la carte, petit. Ici vivent les monstres.") dans le premier chapitre de la série ;

– Hawk Harrison, "l'homme à la casquette au drapeau renversé", demande à Matty s'il croit à la magie, exactement comme il l'a fait dans le tome 2 (chapitre 7) avec Cole (la demande est faite sur une pleine page montrant métaphoriquement Hawk s'enroulant autour de Matty, en vis-à-vis d'une autre pleine page montrant Matty en train d'embrasser Cole, aux premiers temps de leur relation, et c'est un parallèle évidemment significatif, que le dessin de Martin Simmonds magnifie, comme de coutume) ;

– tout comme Cole ressentait de la "nausée" lors de son initiation (chapitre 1 du tome 1), Matty aura "envie de vomir" après la sienne (chapitre 13) ;

– la planche de fin du chapitre 15 (et accessoirement de ce tome 4) représente le même personnage, dans la même posture (ou quasi), et sur le même logo de fond, que la planche de fin du chapitre 1 du tome 1, sauf que dans un cas il fait face à Matty, et dans l'autre, à Cole.


Evidemment, le motif de l'initiation à l'envers du décor est une promesse classique des complotistes, qui adorent notamment récupérer les répliques de Matrix faisant allusion à Lewis Carroll (voir par exemple cet article du Monde) ; James Tynion IV le sait fort bien, qui baptise précisément "Le terrier du lapin" le chapitre centré sur l'initiation de Matty, ou qui parlait de "passer de l'autre côté du miroir" dans le chapitre 1 de la série (tome 1) – et je ne parle même pas de la cassette vidéo intitulée "VISIONNEZ-MOI" dans le chapitre 14 de ce tome.


Paradoxalement, en dupliquant ce processus d'initiation complotiste dans l'intrigue principale de The Department of Truth, James Tynion IV n'en renforce pas la pertinence, il l'affaiblit me semble-t-il, en montrant comment les mêmes révélations (ou presque) ne sont pas intellectualisées de la même manière (par Cole ou Matty, qui ne sortent pas forcément plus proches de l'épisode) – donc qu'aucun grand secret ne peut exister par définition, puisqu'il se changerait en autant de petits secrets différents en pénétrant dans le moule de nos consciences.


Autrement dit, James Tynion IV pointerait, sans en avoir l'air, le doigt vers les origines profondes du complotisme, telles que décrites dans cet article d'Alejandro Romero Reche : ce que Karl Popper appelait l'épistémologie naïve, à savoir la conception selon laquelle le savoir pourrait découler d'un simple processus de capture – si l'on impute à une conspiration quelconque notre impossibilité à comprendre le monde, c'est bien parce qu'on croit naïvement qu'une exposition totale au réel (celle que nous volent de prétendus conspirateurs) nous renseignerait complètement sur le monde, ce qui est évidemment faux.


Il est fort possible que, toujours sans avoir l'air d'y toucher, James Tynion IV pousse la réflexion plus loin dans le tome 5 : en effet, la fin du tome 4 envisage, pour cette opposition entre esprits (et points de vue) en apparence difficilement conciliables, une possible résolution, qui devrait, si James Tynion IV arrive à la mettre en place sans la galvauder, déboucher sur une exploration passionnante des liens existant entre transparence et complotisme ; comme Gromovar ou Thomas@constellations, je l'espère en tout cas, afin que cette série garde la place immense qu'elle occupe actuellement dans le paysage des comics.



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