vendredi 16 février 2024

Pourquoi souhaiter un truc pareil ?

Eight Billion Genies de Charles Soule & Ryan Browne


Suivant moi, une des fonctions majeures de la science-fiction, visible par exemple dans des oeuvres aussi emblématiques qu'Echopraxie de Peter Watts ou Les Chants de Nüying d'Emilie Querbalec, c'est de souligner l'hubris de l'espèce humaine, autrement dit son incapacité quasi substantielle à tenir compte de ses limitations physiques (d'où découle par exemple le mythe économique de l'exploitation infinie de ressources finies, mais pas seulement).


L'ambition (sans doute démesurée, donc pas toujours tenue) d'un comics comme Eight Billion Genies (ouvrage lu dans le cadre d'une opération Masse critique de Babélio), c'est précisément d'aborder cette question quasi-philosophique de front, en nous offrant ce que son maître d'oeuvre (également scénariste de Letter 44, où l'on retrouve le président Blades) appelle lui-même "l'expérience de pensée ultime", découlant d'une prémisse simple : et si chaque humain sur Terre se voyait accorder un voeu (par le génie auquel il est lié) ?


Quoique le génie soit un motif de conte merveilleux (voire fantastique), et qu'il ne reçoive pas vraiment ici d'explication scientifiquement convaincante (ceci dit, plusieurs indices, notamment le changement de forme dans l'épisode 8, suggèrent qu'il pourrait s'agir d'une autre espèce, comme Les Furtifs de Damasio mettons), la façon rationnelle (notamment post-apocalyptique) dont le thème est développé fait plutôt d'Eight Biliion Genies un comics de SF (comme le rappelle Istvan Csicsery-Ronay dans le chapitre 2 de The Seven Beauties of Science-Fiction, un novum peut être irrationnel, notamment à des fins satiriques, aussi longtemps qu'il reste une expérience de pensée).


Du reste, Charles Soule, qui a été avocat, s'amuse beaucoup avec "les règles" (épisode 2, postface) régissant les interventions des génies, exactement comme Tsugumi Ôba & Takeshi Obata le font, en plus tragique, sur les mangas Death Note ou Platinum End ; Kingsenal & MJ, sur le webtoon Game of Doppelganger ; E.bamae & Sabassa, sur le webtoon Secret Friend – à chaque fois il s'agit de ruser avec des êtes surnaturels pas toujours bienveillants.


J'ai dit "s'amuse", car même s'il s'agit de démontrer, avec Dorothy Parker (épisode 3), que "l'être humain est stupide par nature et imprudent par choix", Eight Billion Genies procède avec humour (mais aussi avec émotion, j'y reviendrai), comme le démontre ce bout de dialogue, tiré précisément de l'épisode 3 :

"– Est-ce que le collège Lakewood existe encore ?

Voyons voir... Techniquement, oui. Mais il est entièrement en chocolat, désormais.

En chocolat ? Mais pourquoi souhaiter un truc pareil ?

Nous ne demandons pas d'explications, nous exauçons."


Cette ironie (dramatique) porte tout autant sur "le temps du chaos" (épisode 2) et "la phase des super-pouvoirs" initiée par "les idiots et les rêveurs" (épisode 4) que sur la phase suivante, quand le temps est à la reconstruction, ou plutôt à la reconfiguration du monde sous l'impulsion des "visionnaires" et des "stratèges" (épisode 4), avec une polarisation similaire à celle à l'oeuvre dans Le Fléau de Stephen King – simplement, Floyd Faughn, le Randall Flagg de Charles Soule, est loin d'avoir l'envergure diabolique de son modèle, c'est juste un extorqueur de voeux très doué.


J'ai parlé d'extorsion, car bien sûr (autre élément terriblement ironique), au fur et à mesure que les voeux sont utilisés, donc se raréfient, ils deviennent d'autant plus précieux, et il se met en place une véritable économie du voeu, comparable à l'économie de l'attention mise en avant par Yves Citton (oui, le capitalisme récupère tout) – devinez comment se font payer les avocats de Floyd Faughn, précisément chargés (dans l'épisode 5) de rédiger un voeu ne laissant aucune marge de manoeuvre aux génies ?

"– Ils ont pris leur temps.

Ils disent que c'était compliqué à rédiger. Ils voulaient être sûrs qu'il n'y ait aucune faille.

Je l'espère sincèrement. Ils m'ont fait payer trois voeux pour ça. Trois !"


On le voit, Charles Soule et Ryan Browne observent l'évolution du monde depuis "le jour G", aka l'apparition des génies, avec une rigueur de sociologue, mais aussi un tempo de métronome ralentissant, à l'unisson de la reconfiguration du monde, donc :

– l'épisode 1 nous présente "les huit premières secondes" et "les huit premières minutes" après l'apparition, dans un bar devenu, grâce au voeu de son patron, Will Williams, une "oasis" préservée des conséquences néfastes des voeux ;

– suivent "les huit premières heures" dans l'épisode 2, "les huit premiers jours" dans l'épisode 3, et "les huit premières semaines" dans l'épisode 4 ;

– après un flash-back récapitulant la vie de Floyd Faughn, l'épisode 5, au bout duquel le bar de Will Williams aura définitivement été déserté, nous montre "les huit premiers mois" ;

– suivent "les huit premières années" dans l'épisode 6 et "les huit premières décennies" dans l'épisode 7;

– enfin, après un flash-back retraçant "les huit derniers siècles", l'épisode huit nous montre, des "huit premiers siècles", une seule scène, et des plus cruciales, puisque "le dernier voeu", celui qui va tout déterminer pour la suite, y est prononcé, dans le bar de Will Williams, bouclant ainsi la boucle (je ne spoile rien, on sait très vite vers quoi tout tend).


J'ai dit "boucle", car oui, la conception de l'Histoire à l'oeuvre dans Eight Billion Genies est aussi cyclique que dans La Nuit du faune de Romain Lucazeau, ce qui à la fois une façon de nier le temps linéaire postulé par l'économie (donc de ramener l'humanité à sa juste mesure, celle d'une espèce insignifiante à l'échelle de l'univers) et une façon de souligner que l'homme répète indéfiniment les mêmes erreurs, voir ce dialogue entre génies dans l'épisode 8 :

"– Tu crois que ça s'arrêtera un jour ?

Que quoi s'arrêtera ?

Tu sais. Le cycle. Les humains se multiplient jusqu'à huit milliards, puis on arrive... et le monde se termine et repart à zéro, et nous attendons que tout recommence. Ce que je veux dire, c'est... Tu crois qu'ils arrêteront de faire des voeux ?"


Evidemment, ce temps long, comparable à celui adopté dans le film Aniara (beaucoup plus pessimiste, lui), c'est aussi une manière de suivre les 8 personnages initiaux sur la durée de leur existence (on le devine, certains vont mourir quand leur temps sera venu, et d'autres, survivre en raison de voeux formulés par eux-mêmes ou d'autres) ; notez au passage que Charles Soule ne perd pas son approche sociologique de vue, puisque son dramatis personae est représentatif d'au moins trois "configurations" humaines :

– le célibat, avec Will Williams ;

– la famille traditionnelle (bourgeoise mettons), avec autant le couple formé par Wang et Lifeng (enceinte) que le duo formé par Ed (le père) et Robbie (le fils) ;

– la "famille" non-conventionnelle (hippie mettons), ou plutôt la bande, ici le groupe formé par Brian, Alex et Daisy (cette opposition entre deux types de familles, moins tranchée ici, est typique, d'après Schuy R. Weishaar, d'un certain cinéma d'horreur, celui de Tobe Hooper ou Wes Craven).


On le voit, Eight Billion Genies est riche en réflexions (trop ?) – ou plutôt en questions jetées en pâture au lecteur ou à la lectrice, qui pourra choisir aussi bien de s'arrêter à la surface (drôle et émouvante) du récit que de prolonger la réflexion (un peu comme je viens de le faire) : ce n'est sans doute pas aussi fort que du Peter Watts ou de l'Emilie Querbalec, mais Russ Pirozek a sans doute raison d'affirmer que c'est "un livre incroyable".



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