dimanche 8 février 2026

Les Chants de Melrobor

Anaérobiose de Mathias Richard


A l'heure où Mathias Richard recherche une maison d'édition pour son dernier opus (Carnets d'écart, qui prolonge autant A travers tout que 2020 : L'Année où le cyberpunk a percé), il est intéressant de se pencher, histoire de mesurer la cohérence de son parcours, sur une de ses premières oeuvres, Anaérobiose – oeuvre qu'on peut dire de jeunesse, mais qui réussit me semble-t-il son objectif, écrire Les Chants de Maldoror de la génération asphyxiée (celle née dans les années 70, qu'on pourrait aussi baptiser la génération indus).


J'en parlais en chroniquant sous forme d'abécédaire le numéro spécial de Freeing (our bodies) qui lui a été consacré, l'oeuvre de Mathias Richard (comme d'ailleurs celle d'Anne-Claire Hello, voir Koma Kapital) prend acte d'un certain partage du monde entre deux types de flux, ceux (organiques) qui agrandissent l'individu à la taille du cosmos (et qui sont donc de l'ordre du "sacré", page 144, mais un sacré largement profane, si je puis dire), et ceux (généralement numériques) qui au contraire le colonisent pour le réduire à un "état décharné" (page 143).


Dans les trois sections, plus lyriques que narratives, qui ouvrent Anaérobiose (récit au fond proche du méconnu Théâtre / roman d'Aragon dans sa façon d'enchaîner des textes de nature différente), les "mauvais flux" vont prendre la forme explicite de "la dévoration" (page 14, et non, ce n'est pas un hasard si la deuxième section se prénomme "(Capitale cannibale)", page 13) – et l'enjeu pour le narrateur devient très clairement de "ne pas être influencé par l'époque" dévorante (pages 11-12) :

"Suer l'époque, oui, je crois que je pensais ça encore hier... Eh bien, à force de suer, ce n'est plus de la sueur, c'est autre chose, et ça ne représente plus rien, il vient un moment où l'on n'exprime plus rien, sinon des figures géométriques, des triangles, des ronds, des angles impossibles, non-euclidiens, comme les coins des chambres dans les histoires de Lovecraft, qui ne ressemblent plus à rien, ou plutôt sont indicibles, le résultat de trop de dimensions superposées, qui n'auraient jamais dû se rencontrer... Mettez plusieurs lentilles de contact sur un seul oeil, peut-être que ça approche... Jusqu'à croire que l'on peut s'engouffrer dans les angles, y tomber.. Ou que les chiens pesteux du cosmos en jailliront pour vous dévorer et vous emporter au loin."


La référence aux Chiens de Tindalos est certes symptomatique d'une génération ayant grandi avec, par exemple, les Livres dont vous être le héros (évoqués page 220), donc plus prompte peut-être qu'une autre à "enchanter" le monde en le mixant avec la fiction (encore qu'Anaérobiose comprenne des descriptions urbaines aussi crues que celles du Thomas Day de Dragon) ; mais elle reflète à mon sens une affinité plus profonde avec le cosmicisme de Lovecraft, dans une version encore pire si possible, parce que chez Mathias Richard, l'univers n'est pas simplement indifférent à notre encontre, il cherche à nous dévorer – et un simple coup d'oeil dans le lac d'Egrirdir ne fait que le confirmer (page 75) :

"Quelques rares rayons de soleil perçaient l'incroyable noirceur, qui prenait du coup des teintes verdâtres, jusqu'au fond qui n'était constitué ni de sable ni de cailloux, mais d'énormes pierres disjointes qui ne semblaient pas naturelles mais fabriquées et rongées par le temps et complètement couvertes de mousse et de vase, et l'irrégularité de ces amas laissait la place à de nombreux trous, zones d'ombres, passages menant on ne sait où, et d'où sortaient subrepticement des formes, ces pierres immensément vieilles semblaient les vestiges de maisons ou de temples effondrés et oubliés, ou une énorme bonde de protection déversée par les autochtones ou des tribus anciennes au-dessus d'un immense espace maudit, d'une affreuse puissance rampante ; personne ne nous parle de ce fond de lac terrifiant et anormal, et nous prenons ce silence pour confirmation de nos soupçons et nous méfions des pêcheurs, ceux-ci insistent d'ailleurs de façon trouble pour nous faire goûter leur poisson."


Est-ce à dire que tout voyage physique – ici la virée (alcoolisée) en Croatie et en Turquie qui occupe le plus gros de la première partie (la section 4, "Verrous ouverts", au titre significatif) – échouera fatalement à faire découvrir ces "bon flux" que j'évoquais plus haut, le monde étant de toute façon "en cours de bétonisaton et fricarisation généralisées" (page 62) ?


Un passage de la deuxième partie (dans la section 7, la même où Vampor trouve l'aventure dans un simple squat, la friche Audax à Montreuil, remplacée depuis par le Nouveau Centenaire) semble en tout cas suggérer la supériorité du voyage mental (pages 193-194) :

"Vampor s'immobilise face au tableau détaillant les villes d'origine ou de destination des prochains vols ; comme celle des gares ferroviaires, des ports maritimes et des routes automobiles, il aime la fréquentation des aérogares, où il se sent en connexion avec le dehors, l'étranger, traversé et frôlé par le monde entier, plus peut-être que n'importe où ailleurs (sinon dans son placard, où sa fenêtre et ses volets, quand ils sont clos, ouvrent sur le cosmos infini."


Mais tout n'est pas aussi simple, d'abord parce que la virée à la Las Vegas Parano de la première partie, si elle fait parfois retrouver l'asphyxie honnie (page 66, "respirer l'air ici équivaut à sucer délicieusement le tuyau d'échappement d'un 38 tonnes tournant au gasoil"), ménage également de petites épiphanies, notamment ce moment de danse sur une piste déserte, où chaque corps se révèle "une machine de chair et de muscles sortie du sol pour tout exprimer" (page 46).


Ensuite, le gros de la deuxième partie (la section 6) présente, en contrepoint de ce premier voyage à l'étranger, un voyage en France métropolitaine pour assister, dans "le Pays noir" (page 103), à un festival de performances qui sera l'occasion d'éprouver la "fonction, purificatrice, désinfectante, du son" (page 111) tout autant que la capacité d'être, grâce à la danse, "traversée par les flux du dehors" – Mathias Richard se fendant pour l'occasion (page 135) d'une définition dudit Dehors (évidemment analogue à celui promu par Alain Damasio, et pour les mêmes raisons, l'influence de la pensée de Deleuze & Guattari) :

"Le dehors est pour certains une poussière d'aimant répartie sur toute la Terre, jamais où l'on pense, le dehors est pour certains une drogue que l'on ne peut approcher que par hasard, au bout d'errances infinies ou sur son palier, une drogue qui fait apparaître sa vie passée comme une fable, qui réinitialise tout, ainsi qu'un aimant glissant sur une cassette efface tout ou partie de son contenu, plus les années passent et plus l'on s'aperçoit qu'il n'y a qu'une seule chose sur laquelle un homme peut compter : ses rêves."


On retrouve ici une façon d'être au monde proche autant de la transe que du fameux "dérèglement de tous les sens" cher à Arthur Rimbaud ou du célèbre Corps sans Organes de Deleuze & Guattari ("les organes baignés de flux deviennent tous égaux", page 111) – état qu'un observateur extérieur peut très facilement attribuer à la folie ou à l'usage de stupéfiants, mais comme le remarque Melrobor page 171 (bien avant que son alter ego Vampor ne souffre d'une terrible gueule de bois un lendemain de réveillon, dans la section 7) :

"L'ivresse cannabique, qui n'est certes pas négligeable, mais sur laquelle brodent et fantasment ceux qui ne s'y adonnent pas, est bien faible, se dit Melrobor, en comparaison de l'ivresse vertigineuse née de la concentration et de l'abandon extrêmes."


Le problème n'est pas tant cet hypothétique jugement négatif des autres (même si Vampor en souffre dans la section 7), ou plutôt ce jugement n'est que la face visible d'un violent rejet de cet état créatif par la société ; et ce rejet asphyxie l'être, le réduisant (page 97, section 5) à une version moderne de L'Albatros de Baudelaire (auquel on pense aussi fortement en raison des errances urbaines de Vampor ou de sa volonté affichée de "plonger dans l'inconnu", page 220) :

"Melrobor pense : nous aussi, nous sommes des pigeons aux ailes Franprix. Chacune de nos plumes à été trempée dans l'asphalte (tout comme celle qui trace ces lignes), et nos ailes sont recouvertes d'un malencontreux sac plastique, mais nous serions prêt à fuir n'importe comment jusqu'à l'épuisement et la mort, plutôt que d'accepter de nous faire enlever ces attributs."


A cette servitude volontaire, ce consentement tacite à la dévoration généralisée, s'oppose bien sûr l'attitude du narrateur de la première partie, qui cherche à enclencher une forme de contre-dévoration, donc à "devenir un appareil vampirique" (page 28) autant qu'à "devenir un ordinateur libre" (page 27) ; et de fait, dans la dernière section (la 5) de cette première partie, il devient Melrobor / Vampor, le "héros" de la deuxième partie – une métamorphose organo-mécanique qui semble une application du Manifeste cyborg de Donna Haraway tout autant qu'elle annonce le mutantisme ultérieur de Mathias Richard (page 96) :

"Reproduisez-vous par milliards, humains, mais vous ne reproduirez que du néant contagieux, accélérant les pertes sèches de la vie acculée, gangrenée, infusée de rien la minant et la dégonflant, et au fond d'une grotte donnant sur un parking, la vie accouchera bientôt dans un dernier râle, dans un dernier souffle, seule par terre dans le noir elle accouchera de la seule solution, elle accouchera de sa dernière arme, sans savoir qu'elle s'est fait féconder par son ennemi, elle expulsera de son giron un robot, et il y aura plus de vie dans ce robot que dans beaucoup d'humains."


Comme le prouve le double nom de l'entité ainsi créée (Melrobor étant me semble-t-il plutôt diurne et à l'affût des "moments impossibles", et Vampor, plutôt nocturne et à l'affût des "filles", page 147, avec au passage un soupçon de cette "bittérature" à la Bukowski à laquelle Mathias Richard préférera une "altérature" dans ses Carnets d'écart), il s'agit, tout autant que de devenir-vampire ou devenir-machine, "d'être plusieurs" (page 220), donc de devenir-meute, toujours comme chez Deleuze & Guattari, et pour une raison simple : c'est la seule façon de "ne négliger aucune voie, aucune possibilité" dans sa quête d'absolu (page 220 toujours).


Programme sans doute intenable, mais dans lequel la génération indus – et avec elle probablement tous les enfants du bitume – ne pourra manquer de se reconnaître, avec peut-être un peu de nostalgie, compte tenu de tout ce qu'elle a dû finalement faire pour subsister – par exemple oublier le mantra de Vampor (page 192) :

mieux vaut mourir fracassé contre un mur

que priant à ses pieds





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