vendredi 29 mai 2026

Danse macabre

 L'Egorgeur de Gand de Pascal Malosse


Avec de l'Italie qui descendrait l'Escaut” : ce ver fameux de Brel (Le Plat pays, mais on pensera aussi à Marieke au cours de l'histoire) me semble idéal pour décrire le projet artistique de Pascal Malosse dans L'Egorgeur de Gand (novella lue en service de presse), à savoir marier le giallo transalpin (qu'il a déjà ressuscité brillamment dans La Montagne hantée) au fantastique belge de Jean Ray (qu'il a déjà pastiché, si je ne m'abuse, avec ses Contes de la vodka).


Pour ce faire, Pascal Malosse va jouer me semble-t-il sur ce qui est probablement le point d'articulation thématique le plus saillant entre les deux sous-genres – la religion catholique, sous tous ses aspects, des plus brillants au moins reluisants. (NB : pour un autre type de croisement, tout aussi intéressant, celui entre giallo et polar chinois contemporain, voyez Tiger d'Eric Richer.)


Le catholicisme va tout d'abord conférer sa forme même au texte, dont le coeur (7 chapitres, non numérotés, sur 11) consiste en une “étrange confession” (page 27) faite par le personnage éponyme à un prêtre de l'église Saint-Nicolas de Gand, la ville natale de Jean Ray, qui sert de décor à la majeure partie de la novella – de façon symptomatique tant du giallo que du fantastique belge ou malossien, un minotaure, même né à la campagne, finit forcément par hanter un espace urbain (page 46) :

Telle une âme damnée, j'errais dans le labyrinthe de pierres grises, buvais l'eau du ciel, parmi les gens pressés de rentre chez eux, au chaud.

Ces jours de pluie, je m'attaquais à des silhouettes indéfinies, mâles ou femmes, peut m'importait, du moment qu'une bourse pendît à leur ceinture.


De façon là encore typique du giallo, qui n'aime rien tant que d'interroger les apparences, le personnage éponyme va également manifester “une grande aisance à [s]e travestir, en homme ou en femme” (page 61), et tout particulièrement en membre du clergé – exactement comme dans de nombreux gialli, le plus emblématique de ce point de vue-là étant probablement Chi l'ha visto morire ? d'Aldo Lado, mais Pascal Malosse a sans doute pensé aussi à Cosa avete fatto a Solange ? de Massimo Dallamano, comme le montre la scène initiale de la novella.


Loin d'être un détail anodin, ce travestissement est un ressort de l'intrigue, car bien plus qu'une absolution, le personnage éponyme est venu chercher à Saint-Nicolas la confirmation qu'il fait bel et bien partie des “saints véritables, ceux qui abrègent les souffrances du mondes” (pages 59-60), suivant une démesure là encore typique du giallo (que Xavier Daverat présente non sans raison comme une “liturgie de l'obscénité”) et débouchant de même sur une critique de la religion en particulier et de la société en général.


Même si plusieurs indices suggèrent que la force derrière le personnage est plutôt diabolique que divine (le serpent à l'origine de sa vocation, la tentation messianique de sauter en bas du Temple), il est difficile en effet de ne pas voir dans la trajectoire du personnage une manière, sinon de justice, à tout le moins de revanche symbolique sur son enfance meurtrie (pages 15-16) :

Après la messe, je restais pour l'aider à ranger le calice, l'ostensoir, la patène, la ciboire et les burettes ; tous les objets liturgiques en or qui hypnotisaient les gueux. Ensuite le religieux m'invitait sous sa bure et me faisait goûter sa trique en échange de quelques sous. En raison de la misère dans laquelle nous croupissions, je ne pouvais pas refuser.


La même dénonciation giallesque de l'hypocrisie sociale se retrouve dans le point culminant de sa confession (mais pas de son destin, qui se poursuivra bien au-delà), à savoir ce moment où, dans le château des comtes de Flandres, il visualise une véritable “danse macabre” (page 67), une de ces scènes d'avertissement médiévales qui ont influencé autant les cinéastes de giallo que Jean Ray (page 66) :

L'horrible vision me confirmait qu'ils étaient tous morts, bourgeois et nobles, croyants et hérétiques, rentiers et membres du clergé. Oui, il y avait aussi un évêque et un archevêque qui célébraient le vice en compagnie d'enfants dociles... Tous égaux dans l'infamie !

Quand le voile de la réalité se dissipa, que la chair rose et suante recouvrit à nouveaux les os, je compris enfin ce que le serpent voulait.


Plus toutefois qu'un ange exterminateur mesurant tout le monde, hommes ou femmes, à la même aune (sa dague), le personnage, avec sa “logique détraquée” (page 52) et sa propension à saccager la beauté, nous apparaît plutôt comme la sécrétion, voire l'incarnation, d'une société intrinsèquement perverse – une vision du monde désenchantée que la fin du texte tempère quelque peu, en suggérant que pareille abomination n'aurait jamais dû exister (le fait que la novella se déroule à l'évidence au Moyen-Âge rajoute une touche d'espoir supplémentaire).


L'Egorgeur de Gand offre donc un complément bienvenu à La Montagne hantée, en adoptant le point de vue d'un bourreau là où le roman adoptait plutôt celui d'une victime, mais avec la même volonté giallesque de mettre à nu les mécanismes inégalitaires à l'oeuvre dans notre (triste) société.



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