Les Yeux de Julia [Los Ojos de Julia] de Guillem Morales
Je vous parlais à propos de Strangers de la “horde sauvage” coréenne surgie avec le nouveau millénaire, mais le même phénomène de renouveau du cinéma de genre – ici fantastique – s'observe en Espagne, avec des réalisateurs comme Alejandro Amenabar (Les Autres), Jaume Balaguero (La Secte sans nom), Juan Antonio Bayona (L'Orphelinat) – et donc Guillem Morales, même si au bout du compte tout (ou presque) s'explique rationnellement dans Les Yeux de Julia.
Le début du film (que Houellebecq qualifierait sans nul doute d'attaque en force à la Lovecraft) souffle en tout cas le chaud et le froid : nous ne voyons pas tout d'abord cette mystérieuse présence que Sara accuse de passer un disque qu'elle déteste, donc nous la pensons au-delà de notre perception, et puis une jambe bien réelle fait basculer le tabouret sur laquelle Sara se tient, et des mains bien réelles prennent sa mort en photo – et déclenchent, à distance, un choc en retour chez Julia (le seul événement réellement inexpliqué du film).
A partir de là, le film prend une tournure typique de gaslight movie gothique, les convictions du personnage féminin (qui rejoignent évidemment les nôtres) se trouvant discréditées par au moins deux personnages masculins, son mari et un inspecteur de police ; ajoutez à cela une maladie qui la coupe progressivement du monde visible, et vous retrouvez cet isolement social et affectif qui caractérise le protagoniste d'un récit fantastique suivant Joël Malrieu.
Toujours suivant Joël Malrieu, le phénomène auquel est confronté le personnage – ici une jolie astronome perdant progressivement la vue, incarnée par Belén Rueda – va fonctionner comme son reflet, potentiellement inversé – ici, c'est un avatar de l'homme invisible qui rappelle beaucoup l'homme moyen d'un roman dont le titre m'échappe, à savoir un personnage si banal que personne n'y prête vraiment attention, à part précisément les aveugles (d'où un certain pouvoir, comme chez Wells).
De façon symptomatique, la mise en scène différencie ces deux points de vue, celui de la protagoniste et du phénomène, en recourant à deux procédés bien distincts :
– des classiques raccords regard pour Julia (avec un léger obscurcissement du plan quand elle perd momentanément la vue, mais aussi des cadrages excluant les visages des autres protagonistes quand elle a les yeux bandés) ;
– des plans-séquences en vue subjective et caméra portée pour “l'homme invisible”, comme si son visage était en quelque sorte hors montage, donc hors du monde (le plan plus significatif survient lors d'une scène dans l'hôtel Romeo, dont il s'échappe sans que Julia ne le remarque).
Ce dernier point rappelle bien sûr l'esthétique du giallo (le co-producteur Guillermo del Toro a raison de le souligner, même si la brutalité à la Argento ne survient que très tardivement dans le film, et qu'on en voit juste le résultat après coup), mais aussi et surtout celle du Voyeur de Michael Powell, où dans une scène éminemment symbolique un tueur en série, que son père filmait dans l'enfance, projetait le film d'un de ses meurtres à une aveugle, un personnage secondaire il est vrai.
Dans Les Yeux de Julia, entre la femme qui a peur de ne plus voir (et dont les yeux, suivant son mari, donnait accès à l'univers entier) et l'homme qui a peur d'être vu (il le criera à Julia dans la scène qui donne son titre à cette chronique) s'instaure naturellement un jeu de miroir, qui se traduit à mon sens par les échos entre deux scènes capitales du film, celles où l'appareil photo entrevu initialement joue un rôle (notez qu'en les décrivant je ne vous déflore pas l'intrigue, c'est dans la bande-annonce) :
– lors de la scène de la course-poursuite dans les sous-sols du centre pour aveugles, Julia allume les lumières pour courir après ce qui n'est guère qu'une silhouette en arrière-plan, voire une ombre fuligineuse quand elle se rapproche en s'éclairant avec son portable, mais une ombre qui lui échappera paradoxalement en recourant à son appareil photo ;
– à l'inverse, lors de la scène finale, Julia, devenue quasi-aveugle, recourt à la même astuce qu'Audrey Hepburn dans Seule dans la nuit de Terence Young (SFMag l'a bien vu) et éteint toutes les lumières dans la maison, ne laissant à “l'homme invisible”, qui a acquis un visage à ce stade, que son appareil photo pour la traquer (dans un long plan-séquence sombre troué de flashs, un peu comme dans Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock ; Shangols l'a vu avant moi, mais sans ajouter que la scène réécrit aussi ouvertement Le Crime était presque parfait).
De ma description de ces deux scènes, vous aurez certainement retiré l'idée qu'à un moment donné le film bascule dans le thriller pur, mais il n'en perd pas pour autant sa manière d'être fantastique, par l'attention qu'il porte à l'intériorité de Julia (la scène du rêve, ou celle où Julia imagine son mari à la place de son soignant) autant qu'à son évolution (la fin du film, certes mélodramatique mais dans la lignée de celle de L'Homme qui rétrécit de Jack Arnold d'après Richard Matheson, au sens où une apocalypse dissimule une apothéose).
De ma chronique, vous aurez je l'espère retiré l'idée que Les Yeux de Julia vaut le coup d'oeil (haha), surtout si vous vous intéressez comme moi à ce fantastique – cher à Lovecraft – qui tire la plupart de ses effets d'une réflexion sur la réversibilité du regard (je vous en parlais notamment à propos de Derrière le grillage 2).
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