vendredi 25 septembre 2026

Je suis Occulté, et vous êtes morts

La Circonférence du monde de Lavie Tidhar


Vous parler tout d'abord de la couverture d'Elizabeth Story (judicieusement conservée en VF par Mnémos), c'est peut-être le moyen le plus simple de vous donner un bref aperçu du jeu vertigineux entre fiction et réalité orchestré par Lavie Tidhar dans La Circonférence du monde (roman lu en service de presse, dans la traduction de Julien Bétan, à qui l'on ne peut guère reprocher que d''avoir masculinisé le texte de la carte postale de la page 211, probablement écrite par une femme).


Nous comprenons en effet très vite que dans ce roman tout – ou presque – tourne autour d'un ouvrage aussi énigmatique que le Nécronomicon de Lovecraft, mais lorgnant plutôt du côté de Philip K. Dick, Etoiles polaires d'Eugene C. Hartley, qui commence par la phrase “Delia arpentait la circonférence du monde” (page 125), et dont la couverture, décrite page 19 et reproduite page 123, est exactement la couverture de La Circonférence du monde :

“La couverture du livre figurait un nuage d'étoiles tourbillonnant, aspiré inexorablement en spirales de nébuleuse par un oeil noir et malveillant qui dominait le centre de l'image.

Le titre, Etoiles polaires, était inscrit au-dessus.”


Le mérite de cet extrait est également de souligner combien la cosmologie mise en place par Hartley – et par Lavie Tidhar à travers lui – repose sur ce trouble nietzschéen dont je vous parlais encore récemment à propos de Derrière le grillage 2, à savoir la peur qu'une chose a priori inerte – comme un trou noir – nous retourne notre regard scrutateur, et au bout du compte nous dérobe quelque chose de vital – la page 58 est assez explicite de ce point de vue-là :

“Le roman postulait que nous n'étions que des souvenirs reconstruits. De la matière qui tourbillonnait dans un trou noir, tout au bout de l'univers.

Les trous noirs étaient les yeux de Dieu sur l'univers, qui pouvait contempler l'intérieur de SA création à travers la singularité qu'elle contenait.

Cependant, une vie avait évolué au-delà de l'horizon des événements, une vie prédatrice. Ces “mangeurs”, comme Hartley les appelait, se nourrissaient des identités reconstituées de ceux dont les atomes brisés avaient été, tôt ou tard, aspirés dans l'étoile polaire.

Hartley affirmait qu'Etoiles polaires n'était pas un simple roman, mais un dispositif, une formule ou un code qui protégeait son propriétaire des mangeurs.”


Alors même que les narrateurs des parties 2, 5 et 6 du roman (le chasseur de livres Daniel Chase et Eugene C. Hartley lui-même, j'y reviendrai) nous font douter de la véracité de ce novum (fabriqué avec des motivations troubles, à savoir pour créer une très lucrative religion), les parties 1 et 3, quoique attachées à un personnage particulier (Delia Welegtabit et Oscar Lens, j'y reviendrai), se révèlent racontées par les mangeurs eux-mêmes – voir par exemple page 29) :

“Encore, encore, réclamons-nous, affamés. Nous voulons aspirer chaque souvenir, chaque expérience de la vie de Delia, comme un humain suce la moelle d'un os.

Cependant, elle est Occultée, cette progéniture de Hartley.

Oh, comme nous enrageons, ici, à la fin des temps ! Comme nous hurlons dans les nébuleuses de lumière, particules de poussière dansant dans l'oeil de Dieu. Il ne reste que des miettes, des bribes d'un passé, d'une vie.”


De cet extrait – et du précédent – découle également une autre évidence : ces mangeurs sont “peut-être une métaphore” (page 157) des lecteurs et lectrices que nous sommes, qui réclamons toujours plus de détails biographiques à notre démiurge du moment, ici Lavie Tidhar – et La Circonférence du monde s'enrichit d'un niveau de lecture supplémentaire, qui brouille un peu plus les frontières entre fiction et réalité, de façon à mon sens aussi ludique et aussi mélancolique que dans le Millenium Actress de Satoshi Kon.


Entrons un peu plus dans le détail du roman, sans jamais déflorer son intrigue, laquelle repose bien sûr largement sur des structures de quête initiatique, parfois doublées (dans les parties 2 et 6) d'une enquête policière (menée en partie il est vrai dans des librairies) ; entrons dans le détail, et intéressons-nous à la structure en six parties de La Circonférence du monde, qui détermine largement ses effets de sens (six étant par ailleurs le nombre favori de Delia, voir page 23).


La première partie (chapitres 1-3), contée par les mangeurs, suit Delia Welegtabit (épouse Armstrong), une mathématicienne dont nous comprenons vite (c'est dit explicitement page 29, voir extrait ci-dessus, mais on pouvait s'en douter dès la page 19) qu'elle est la petite-fille de Hartley, et que malgré son scepticisme elle partage certaines de ses craintes cosmiques (page 43, soit déjà dans la deuxième partie, mais c'est sa déclaration la plus parlante) :

“Je me dis parfois que Londres – comme toutes les grandes villes – est un abri contre les étoiles. Nous construisons nos maisons pour ne pas voir l'univers. Il est trop grand. Trop effrayant. Nous ne pouvons pas comprendre tout ce qui se trouve là-bas, juste au-delà de l'atmosphère, les astres et les galaxies, les géantes gazeuses et les naines rouges, les trous noirs, les étoiles à neutrons, la matière noire, l'antimatière...”


La deuxième partie (chapitres 4-14), sise en juin 2001, prend le relais de la première dès que Delia embauche comme détective le marchand de livres Daniel Chase, et c'est ce dernier qui se charge alors de la narration, du moins quand il est en état de le faire – notez au passage qu'au cours d'un rêve fait après avoir été maltraité (dans la plus pure tradition du roman noir), il croisera Hartley dans une fête organisée il y a longtemps par l'occultiste Jack Parsons (j'y reviendrai).


La caractéristique la plus saillante de Daniel Chase est sa prosopagnosie, qui joue ici un rôle beaucoup plus symbolique que psychologique (son personnage ne rappelle donc ni la Felka d'Alastair Reynolds ni le Lacan des Carnets de l'apothicaire) : contrairement aux mangeurs, qui voient tous les humains par défaut, Daniel n'est confronté par défaut qu'à des visages occultés – et évidemment les exceptions à ces deux règles sont peu ou prou les mêmes (Daniel voit les visages de Delia, Hartley, Ledia).


La troisième partie (chapitres 15-18), de nouveau contée par les mangeurs, suit le personnage d'Oscar Lens après que son chemin se soit séparé de celui de Daniel Chase (j'emploie à dessein une formulation floue) ; comme Delia, quoique pour des raisons différentes, Lens sera confronté à ces étoiles que nous dérobe miséricordieusement la pollution lumineuse (pages 95-96) :

“Ce fut alors qu'il vit les étoiles, si nombreuses. On ne les voyait pas à Moscou, pas au pied des Stalinskie Vysotki, les Sept Soeurs qui étaient les gratte-ciel de Staline, au milieu des lumières et du brouillard de la ville. C'était là, seulement là et dans des endroits tels que celui-ci, les zones sauvages où l'homme craignait de se rendre, que les étoiles étaient vraiment visibles. Lens les contempla rageusement, avec un amour particulier, une haine particulière.”


Face aux étoiles, Delia avait plus ou moins choisi l'oubli (le divertissement au sens pascalien du terme) ; la stratégie de Lens (“lentille” en anglais, rappelons-le) est différente, puisqu'il va emprunter une voie que nous connaissons bien, car elle est notre façon à nous de nous accommoder de ce sentiment si déstabilisant de sublime (je suis une fois de plus les analyses d'Istvan Csicsery-Ronay) – la lecture de SF, bien sûr, voyez page 118 (et notez au passage l'incompréhension très cartésienne des mangeurs) :

“Ils entamèrent une conversation, et rapidement, Lens fut présenté à des gens, ici et là, qui le regardaient avec curiosité, mais le traitaient comme un des leurs.

Et pendant un moment, il fut heureux à cet endroit, parlant de choses incroyables, de vols spatiaux, de robots, de machines intelligentes... C'était comme une drogue pour lui.

Nous ne comprenons pas ça. Nous n'imaginons pas, n'inventons pas de faux-semblants. Tout ce que nous faisons, c'est voir ; pour nous, chaque lecture est une vérité de base, une lumière antique. Nous ne comprenons pas cette mascarade.”


Sans surprise, à cet hommage à la lecture (non sans ambiguïtés vu la personnalité de Lens) succède une quatrième partie (chapitre 19-26) qui nous offre les trois premiers chapitres d'Etoiles polaires, un space opera comprenant de nombreux clins d'oeil aux classiques du genre, par exemple – et ça n'est évidemment pas un hasard vu la chronologie du roman – à 2001 (“un monolithe noir sur une lune de glace”, page 156).


Accompagnée de son amante Ghis (formée de ces mêmes abeilles aperçues par Daniel Chase page 86), Delia de Sol (un avatar de Delia Armstrong, comme le suggère fortement la page 126) suit les traces de son père, devenu un “motif récursif d'information pure” (page 157) – comprenez un archétype narratif, possiblement réalisé par Hartley donc...


Du reste, dans la cinquième partie (chapitres 27-33), où Hartley nous raconte sa vie (avec l'aide de lettres, évidemment imaginaires, des écrivains et éditeurs, bien réels, qu'il a fréquentés), il est d'entrée suggéré que l'écrivain est “une vieille âme immortelle, le voyageur d'un futur lointain venu sur Terre pour sauver l'humanité, un noble messie” (page 161) – ou plutôt quelqu'un qui va réussir à se faire de l'argent avec ses obsessions.


Quoiqu'il s'inspire ouvertement de la vie de L. Ron Hubbard (jusque dans ses rituels sexuels avec Jack Parsons, voir pages 189-190, mais aussi la chronique d'Ian Mond dans Locus), Lavie Tidhar prend bien sûr soin de rattacher cette partie aux autres, tant narrativement (la rencontre hallucinée avec Daniel Chase pages 16-167) que thématiquement, Hartley étant hanté par les étoiles depuis la guerre (page 174) :

“Le ciel était un gouffre noir sur lequel les astres étaient peints. Ils brillaient d'un éclat froid. La peur s'empara de moi. Je m'accrochai aux branches. Ce n'étaient pas les étoiles qu'on pouvait contempler depuis la Terre, mais un panorama extraterrestre, vu depuis une distance impossible. Il y avait trop d'étoiles. Je les vis se déplacer, mues par une force sombre et invisible. Des spirales d'astres, des galaxies entières tournaient dans le ciel au-dessus de moi, attirées vers une obscurité centrale, absolue.”


Tout comme la troisième partie contenait un hommage à la lecture, cette cinquième partie peut être vue comme un hommage à l'écriture (voir la déclaration d'Heinlein page 186), mais comme le fait remarquer Gary K. Wolfe dans Locus, il y a là tout autant une critique qu'un hommage, Lavie Tidhar n'hésitant pas à rappeler (dans les lettres de Campbell, pages 180 et 185, la deuxième critiquant Etoiles polaires) combien la SF de l'époque était liée à une vision coloniale et hétéronormée du monde (ceci dit, Ian Mond juge, toujours dans Locus, le trait un peu forcé, quoique foncièrement exact).


Une fois que la vie d'Eugene C. Hartley a rejoint le 2001 de Daniel Chase, la sixième partie (chapitre 34) peut avoir lieu ; sans trop entrer dans les détails (pour ne pas déflorer l'intrigue), disons qu'il y intervient un “nouveau” personnage, Ledia, qui est à l'évidence, vu son nom, un avatar de la Delia de Hartley – et La Circonférence du monde de s'achever (page 218) sur la même phrase qui terminait (d'après la page 113) Etoiles polaires, une phrase qui efface d'un coup toute la peur inspirée par les étoiles :

“– Elles sont magnifiques, dit-elle.”


Tout aussi magnifique est, vous l'aurez compris, ce petit roman dickien de Lavie Tidhar, qui confirme décidément, après Une espèce en voie de disparition, qu'il est doué pour nous faire réfléchir en nous divertissant, ou l'inverse – une dernière réflexion (page 202) pour la route ?

“Sans histoires, nous ne pouvons pas vraiment être humains.”




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