vendredi 30 octobre 2026

Danse macabre

La Valse des fous de Pascal Malosse


L'aliénation étant, suivant Joël Malrieu, le ressort fondamental du fantastique, il n'y a rien de surprenant à ce qu'un recueil de (12) nouvelles (dont 9 inédites) relevant majoritairement de ce genre s'appelle La Valse des fous (ouvrage lu en service de presse).


L'aliénation est bien sûr à entendre dans son sens premier, comme le mécanisme par lequel une instance sociale rend littéralement un personnage étranger à lui-même ; elle opacifie une partie essentielle de son être (par exemple ses rêves d'avenir), que le phénomène fantastique viendra ensuite lui restituer, en extériorisant (souvent violemment) ce que la société lui avait dérobé.


Evidemment, il y a des sociétés plus aliénantes que d'autres, comme les empires coloniaux et/ou les régimes totalitaires, raison pour laquelle Pascal Malosse nous promène dans l'espace et le temps, par exemple dans la Berlin-Est de 1978 (“Le Mur des ombres”), dans un califat anonyme (“La Rose du jardin suspendu”), dans le Congo belge de 1910 (“Empaillés”), dans la Martinique de 1902 (“La Colère de Cyparis”) ou dans une dictature anonyme d'Afrique du Nord (“Les Mille piliers”, hommage au Lovecraft des Contrées du Rêves).


Tous ces espaces-temps – et d'autres encore – que Pascal Malosse déploie sous nos yeux éblouis dans La Valse des fous partagent en générale une seule et même caractéristique : ce sont des sociétés profondément utilitaristes, qui rejettent donc l'existence tant des écrivains (“La Métamorphose de K.”, “Le Mur des ombres”, “La Couchette inférieure”) que des chômeurs (“La Colère de Cyparis”, “La Ville sens dessus dessous”) ou tout simplement de ceux qui rêvent en marge de leur travail abrutissant (“Le Dernier livre”, “Les Mille piliers”).


Quand les personnages ne sont pas sommés de gagner leur vie, ils croulent sous le poids de leurs obligations familiales, donc sous le travail (dissimulé) que leurs proches leur réclament ; c'est le cas dans les nouvelles du troisième quart du recueil (“Les Brumes de l'aube”, “Ma mère et moi” et “Fugue nocturne”), mais le thème figurait déjà en filigrane dans “La Métamorphose de K.”, le texte d'ouverture – chaque personnage malossien pourrait presque reprendre à son compte ce qu'y dit Kafka (page 2) :

“Mon emploi m'est intolérable parce qu'il contredit mon unique vocation, qui est la littérature. Comme je ne suis rien d'autre que littérature, que je ne peux et ne veux pas être autre chose, mon emploi ne pourra jamais m'exalter, mais il pourra fort bien me détraquer complètement.”


La particularité d'un récit fantastique (toujours suivant Joël Malrieu) est en effet de mettre en scène un personnage divisé, parce qu'une partie de son être a été préservée de l'ombre portée de la société (s'il était au contraire totalement aliéné, il n'y aurait pas d'histoire, puisque rien en lui ne pourrait offrir de prise à l'extraordinaire).


Cette division mentale se traduit chez Pascal Malosse par la division (physique) de l'espace où évolue le personnage, qui trahit ainsi la distinction que fait la société entre les inutiles et les autres – un texte (magistral) comme “Le Mur des ombres” est très clair sur cette équivalence entre les deux types d'espaces (page 42) :

“Tout au long de mon adolescence, je l'ai observé grandir, s'élargir au prix de destructions dantesques, se muer en un serpent de gravier et de béton. Bientôt, le monstre se mit à hanter mes nuits avec ses yeux-projecteurs, son corps grillagé, hérissé de lampadaires. La bête a avalé mon enfance, puis a vomi mes souvenirs sur des terrains abandonnés, laissant une crevasse obscure au milieu de mon cerveau, jamais comblée, où bouillonnent des pensées inavouables ; fragments de chairs et de pulsions. Le couloir de la mort traverse mon corps recroquevillé, fiévreux, sinuant entre mes omoplates et les couvertures sales.”


Ainsi s'expliquent la récurrence dans La Valse des fous de séparations, s'exerçant autant à l'horizontale (le mur de Berlin dans “Le Mur des ombres”) qu'à la verticale (les jardins suspendus dans “La Rose du jardin suspendu” ou “Les Mille piliers”, les lits superposés dans “La Couchette inférieure”, les villes inférieure et supérieure dans “La Ville sens dessus dessous”) – d'où aussi l'importance que revêtent les échelles ou les escaliers (voyez “Ma Mère et moi”, variation sur le Psycho de Bloch et/ou d'Hitchcock) et plus généralement les seuils (page 116, “Fugue nocturne) :

“Telle une attraction de fête foraine, la voie plongea dans l'une de ces bouches d'ombre aux dents noires. Sans doute que je venais de passer un col, car les sapin set les fantômes de vapeur recommencèrent leur danse macabre.”


Passer d'un espace à un autre, c'est bien sûr, pour le personnage, partir à la rencontre du phénomène qui lui restituera son moi profond (quitte à le blesser ou le tuer dans le mouvement) ; et cette transition se traduit, sur le plan textuel, par le passage d'un style neutre et factuel (marqué par le telling) à un style beaucoup plus fleuri (marqué par le showing) – voyez (page 86) ce passage de “La Couchette inférieure” (un texte dialoguant brillamment avec les récits de train de Grabinski ou de Schwob) :

“Mon médecin m'avait diagnostiqué une dépression nerveuse. Selon lui, un voyage me ferait le plus grand bien. Je comptais sur cette escapade dépaysante à Istanbul pour me débarrasser de mes idées noires...

A présent, j'écoutais le martèlement régulier des rails, les grincements des attelages et les couinements des soufflets entre les wagons. Je devais me lever, faire un brin de toilette au cabinet et enfiler mon pyjama, mais je me laissais bercer par la comptine métallique, hypnotisé par les lueurs furtives qui traversaient le plafond.”


Dans certains textes fantastiques, nous dit Joël Malrieu, le miroir qu'est le phénomène conduit finalement le personnage à une manière d'accomplissement, pour ne pas dire d'apothéose ; mais cela arrive rarement chez Pascal Malosse, et quand ça arrive, comme dans “La Métamorphose de K.”, c'est toujours fortement teinté d'ironie, et surtout ça laisse intacte l'absurdité fondamentale du monde (page 148, “La Ville sens dessus dessous”) :

“Quant aux gens, même pauvres et vêtus de haillons, ils ne sont guère plus loquaces. Ils courent pour ne pas rater le bus, pour pointer au boulot à l'heure exacte, pour rentrer plus tôt chez eux et allumer la télévision. Ils courent pour ne pas penser à leurs conditions de vie, à l'absence de sens. Ils courent jusqu'à l'épuisement, jusqu'à l'hospice, jusqu'au cercueil.”


J'en ai déjà parlé ici, il y a quelque chose de fondamentalement pascalien dans le fantastique, au sens où le phénomène arrache le personnage à l'abrutissement social (au divertissement) et lui montre une vérité, sans doute déplaisante, mais qui vaut mieux que toute illusion ; le fantastique en général – et le fantastique malossien en particulier – est peut-être désespéré, mais il est lucide.


Vous l'aurez compris, La Valse des fous est un recueil de qualité (soit dit en passant, on aurait aimé que son correcteur – Thomas Bauduret lui-même ? – soit à la hauteur, car si les coquilles sont à peine au-dessus de la moyenne acceptable, elles sont malheureusement très visibles, comme ces deux notes oubliées dans “Le Mur des ombres”, pages 9-10, ou ce S ajouté au nom de Jules Verne page 142, sans parler de l'attribution de la couverture tantôt à Jean-Michel Nicollet tantôt à Alexis Descamps).






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