mardi 13 avril 2021

Abattre les barrières mentales

Il faudrait pour grandir oublier la frontière de Sébastien Juillard


Il y a peu, je parlais ici de Big Girls, une bande dessinée de Jason Howard qui met l'accent sur la nécessité, pour réconcilier deux pôles apparemment opposés, de les percevoir plutôt comme faisant partie d'un même continuum que comme deux entités séparées ; la même réflexion court d'un bout à l'autre de la novella de Sébastien Juillard, que j'ai découverte grâce à l'opération "10 ans - 10 SP" de Dystopia.


Oublier la frontière entre Israël et Palestine, c'est tout aussi difficile que de cesser de percevoir, une fois qu'on l'a repérée, la césure dans le titre même de la novella, qui la sépare en deux hémistiches hexasyllabiques, dont la réunion forme un alexandrin classique : "il faudrait pour grandir / oublier la frontière".


Oublier la frontière, les enfants le font déjà, parfois, alors pourquoi pas les adultes ? Séduite par les promesses d'alternité prodiguées par le monde futuriste d'après 2030 où se déroule la novella, la jeunesse de Gaza veut juste "être comme les autres, en dépit de ses pères et de ses chefs religieux" (page 17) ; l'ennui, c'est que les adultes ne les laissent pas faire, hantés qu'ils sont par leur passé respectif.


La technologie futuriste la plus poussée ne parvient pas, en effet, à uniformiser suffisamment les esprits des adultes pour qu'ils se pensent comme faisant partie d'un même espace, voire d'une même espèce : les quatre personnages principaux de la novella (le soldat-professeur Keren Natanel, l'ingénieur Jawad Al-Yûssef, le gouverneur Marwan Rahmani, le fedayin Bassem) nourrissent tous un rapport ambigu avec la technologie (le backup, la recorp, le mapping neural, le golem) qui n'est là que pour mettre en lumière leur ambivalence profonde.


Si cette novella est autant réussie, sur un sujet a priori aussi casse-gueule (le conflit israélo-palestinien, pour le dire vite), ce n'est pas seulement parce que Sébastien Juillard imagine un futur plausible pour la Palestine (sur le modèle de l'Irlande de 1921 ou de l'Israël de 1948, et leurs violents antagonismes au sein d'un même camp), c'est aussi et surtout parce qu'il se sert de cet élément futuriste comme d'un prisme, pour diffracter les rayons lumineux contradictoires qui composent ces 4 personnages.


Notez au passage (avec BlackWolf) que, puisqu'il n'est qu'un simple outil, ce contexte futuriste est aussi discret que dans les nouvelles de Catherine Dufour ; les diverses technologies sont juste évoquées par leur appellation, à charge pour nous de les reconstituer, d'après les indices disséminés dans le texte ou notre familiarité avec les concepts-clés du cyberpunk (toutes proportions gardées, ce monde est exactement le même que celui décrit dans l'inclassable bande dessinée Transmetropolitan).


Par ailleurs, à part une petite bourde narrative (un jeu de dames en page 13, qui se change en jeu d'échecs en page 16), la dramaturgie mise en place par Sébastien Juillard dans sa novella en 3 actes vaut celle d'une tragédie de Racine, où toutes les relations d'amour ou de rivalité entre personnages se trouvent incarnées dans au moins une scène (voir par exemple Andromaque) – et cet enchevêtrement de relations suffit bien à nouer une véritable intrigue (je suis en désaccord sur ce point avec BlackWolf et NevertWhere, qui ont pourtant, tout comme moi, apprécié le texte).


Ici donc, les relations complexes d'amitié ou de haine entre ces 4 personnages, nouées suivant les 6 axes binaires possibles, vont se trouver exemplifiés par, notamment, des dialogues (au style indirect, entre Keren et Marwan, ou Marwan et Jawad, page 12 ; au style direct, entre Keren et Jawad, pages 22-24, 52 et 59-60, entre Keren et Bassem, pages 38-41, 53-55 et 58, entre Marwan et Bassem, pages 25-27 ; seule la relation entre Jawad et Bassem, tout aussi intense que les autres, ne donnera guère lieu qu'à un bref échange de regards, page 52).


Pour autant, Sébastien Juillard n'en oublie pas les moments de solitude, où un personnage se révèle à travers un accessoire (la montre de Marwan, page 56) ou simplement le décor qu'il traverse (la ville vue par Keren pages 18-19 ou par Marwan page 28-29) : dans ces moments d'errance, la prose de Sébastien Juillard atteint des sommets voisins de ceux où stationne Pierre Cendors ; elle parvient en tout cas, alors même qu'elle ne décrit, au fond, pas grand-chose, à nous immerger dans la bulle d'un personnage, constituée autant de détails extérieurs que de mouvements intérieurs.


C'est Keren, face au cadavre d'un implanté, page 19 : "agrégés à sa peau d'écorce, les câbles de connexion se boursouflaient en tumeurs oblongues" (avec un travail sonore sur les consonnes vélaires, K, G, les uvulaires, R, et les bilabiales, P, B, M. C'est Marwan, confronté à la ville de son enfance, page 29 : "seule sa marche hagarde le long des pierres du souk pouvaient encore, lui semblait-il, l'empêcher de s'effondrer" (avec un travail sonore sur les bilabiales, P, B, M, et les sifflantes, S, Z).


Un peu plus haut, j'ai utilisé, par commodité, le vocabulaire du théâtre, mais comme ces deux citations suffisent, j'espère, à le prouver, Sébastien Juillard ne se contente pas de transcrire sur du papier une pièce ou un film imaginaire, il accomplit un véritable travail d'écrivain, en seulement 111.111 signes (puisque c'est la contrainte qui a présidé à la naissance de ce texte).


En 111.111 petits signes donc (si la couverture ne ment pas, bien sûr ; comme avec la novella de Léo Henry, j'avoue n'avoir pas compté), Sébastien Juillard prend sa place dans la galaxie Scylla-Dystopia, et prouve que, comme luvan avant lui dans ses nouvelles, il sait à merveille marier un certain minimalisme avec un certain exotisme, sans oublier de nous faire réfléchir à ces nombreuses fictions dont les hommes sont faits (voir pages 33 ou 59).


Dit autrement, le patronage du Cormac McCarthy de No Country for Old Men, qui sert d'épigraphe aux actes II et III de la novella, n'est clairement pas usurpé... et l'impact de ce petit livre est inversement proportionnel à sa taille.



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