dimanche 30 mars 2025

Sa mémoire écorchée

Vent rouge d'Emmanuel Quentin


Dans la lignée d'Ursula K. Le Guin...


A tout seigneur, tout honneur – une petite précision s'impose donc avant de commencer cette chronique : comme CélineDanaé, je n'aurais sans doute pas été amené à lire (en service de presse) Vent rouge si le Chien critique, qui démontre une fois de plus ici son flair, n'avait pas autant parlé (en bien, et à raison visiblement) d'Emmanuel Quentin.


Je n'ai pas le talent pour la concision du Chien critique, mais je peux toujours essayer de lancer une phrase d'entame percutante : qui s'immerge dans Vent touge ne sera pas déçu.e du voyage, tant Emmanuel Quentin s'y montre le fils spirituel d'Ursula K. Le Guin et d'Adam-Troy Castro – et oui, je peux justifier la formule, il me faudra juste une chronique entière pour ça.


La première chose qui frappe en ouvrant Vent rouge, c'est qu'Emmanuel Quentin n'a pas peur de s'aventurer sur un terrain qu'on aurait pu croire définitivement confisqué par Alain Damasio (ou par Marion Zimmer Bradley suivant CélineDanaé) : un planet opera polyphonique sur un monde balayé périodiquement par un vent dont la source, inconnue, va devenir l'objet d'une quête haletante pour un petit groupe de personnages – ça ne vous rappelle rien ?


Il y a pourtant plusieurs différences de taille avec La Horde du contrevent (outre le style) ; d'abord, les Vifs sont simplement les autochtones (et pas des équivalents de l'âme) ; ensuite, le Vent rouge souffle une fois par an environ (sans compter les répliques), et surtout son passage provoque l'échange d'un souvenir avec la personne la plus proche, un phénomène qui a d'évidentes répercussions psychologiques (page 34) :

"Si l'esprit possédait cette faculté propre de refouler les souvenirs sans que quiconque y trouve à redire, il accusait le coup lorsqu'il s'agissait d'accueillir ceux de ses semblables de façon répétée. Les troubles occasionnés, difficiles à anticiper, représentaient un danger pour les personnes mais aussi pour la communauté toute entière. Il était impératif de les détecter avant qu'il ne soit trop tard."


Quelque chose de privé dans notre monde (ici, un souvenir) qui devient (quasiment) public sur une autre planète (baptisée Sophis, nom évoquant la sagesse en grec) : impossible de ne pas penser au "Rêve social des Frines" d'Ursula K. Le Guin (surtout quand on vient tout juste de lire Changements de plans) – et de fait, exactement comme l'autrice américaine, Emmanuel Quentin s'intéresse de près aux conséquences sociales de son postulat de base, le "partage des souvenirs" (page 151).


La possibilité de perdre n'importe quel souvenir, donc de voir révéler n'importe quel mensonge, ne fait pas que maintenir les Vifs "sous la coupe d'une exemplarité permanente" (page 216), assurée par un véritable ordre religieux ; elle a aussi structuré toute leur existence, tellement régie par le passage du vent que les unités de mesure du temps (et les expressions associées) s'en ressentent (page 136, explication donnée au personnage qui remplit la fonction de voyageuse chère à Ursula K. Le Guin) :

"– Une bourrasque marque le passage du temps entre deux manifestations du Vent rouge. C'est une donnée aléatoire. Plusieurs centaines de brises les séparent en général. Parfois plus. Rarement moins. Mais des répliques sont toujours possibles.

Des brises ?

Le temps de rotation de la planète sur elle-même."


Emmanuel Quentin complète son world-building (et le word-building associé) par une idée également vue chez Ursula K. Le Guin (par exemple "La Langue des Nna Mmoy", toujours dans Changements de plans) mais aussi chez l'Hayao Miyazaki de Nausicaa de la vallée du vent ou le Ken Liu des Armées de ceux que j'aime, celle d'un monde post-technologique (ici suite à une rébellion des Vifs, j'y reviendrai) marqué par une plus grande proximité envers la nature, voir par exemple (page 166) les déplacements en bajmarides (nommés en hommage à Denis Bajram ?) :

"Chaque fois que l'on évoquait ces immenses animaux à la peau beige et aux poils longs et filandreux, Tiqfu frissonnait de dégoût. Pas tant à cause de leur odeur au demeurant écoeurante que de leur physique tout droit sorti des terreurs les plus sourdes. A commencer par leur tête ovoïde, une masse informe fichée d'une myriade de tentacules oculaires, petits et grands, capables de s'étirer sans fin dans toutes les directions, à une vitesse renversante. Totalement inoffensifs, ou réputés l'être, on s'en servait pour parcourir de longues distances."


Si même les autochtones ont du mal avec leur propre monde, on devine d'ici la réaction d'une voyageuse habituée à des environnements plus technologiques – elle va ressentir à la fois (et nous avec) ces sentiments de grandiose (de sublime) et de disparate (de grotesque) qui sont la base du sense of wonder pour Istvan Csicsery-Ronay (page 266, où l'on perçoit aussi, à mon avis, l'influence du Stevenson de L'Île au trésor, j'en reparlerai un peu) :

"La jungle continue d'agir sur moi comme un système oppressif. La flore y est compacte, ramassée, concentrée. La démesure, ici, est synonyme de densité. Chaque espace vide appelle à être comblé. La nature s'emploie à répondre à une telle injonction, qu'elle s'autogénère. Elle déploie tout un arsenal de formes et de couleurs, intrinsèquement porteur de dangers mortels. Tout est grand, plein et boursouflé, à l'image de ces interminables et innombrables feuilles lisses aux nervures profondes. Celles-ci exhalent des odeurs de résine ou de sucs qui me maintiennent dans un état de tension et d'appréhension permanentes. La canopée est comme un couvercle de dentelle que l'on a refermé d'une main puissante sur la terre ferme. Elle a fini par corrompre ma perception du ciel, qui se décompose en fragments protéiformes, des éclats de lumière, diamants d'or ou cailloux gris."


Il faut dire que dans son monde (technologique) d'origine les sensations sont tempérées par "le partage et le contrôle ininterrompu des communications et des émotions" (page 25) au moyen d'implants, inopérants sur Sophis (enfin, pas totalement, mais chut) – et oui, en rapprochant ce partage de celui opéré par le Vent rouge, Emmanuel Quentin entend bien, à mon sens, nous faire réfléchir sur les structures de contrôle que toute société, technologique ou non, se sent obligé de mettre en place.


... et d'Adam-Troy Castro


C'est ici que je vais reparler d'Adam-Troy Castro, et de son talent pour dissimuler de grandes questions morales sous des intrigues policières et sciences-fictives (voir notamment mes chroniques de la série Andrea Cort, Emissaire des morts, La Troisième griffe de Dieu et La Guerre des marionnettes) – un talent que possède tout autant Emmanuel Quentin.


Dans Vent rouge, il y a aussi, en effet, un assassin (possiblement sécrété par la structure sociale évoquée plus haut, et l'effet qu'elle a sur "sa mémoire écorchée", page 362), assassin que vous êtes parfaitement en mesure d'identifier avant les révélations à la fin de la troisième partie et l'affrontement final dans la quatrième et dernière (il suffit de déchiffrer les indices adroitement disséminés ça et là par Emmanuel Quentin).


Il y a également des scènes classiques de polar (transposées dans le monde de Sophis), par exemple page 259 (scène non directement reliée à l'intrigue policière, mais significative de l'ambiance régnant dans Vent rouge) :

"Tout en avançant, il retira de sa ceinture un pétale de fène récupéré plus tôt dans la cabane. Il le frotta des deux mains, l'effrita et se frictionna la lèvre supérieure. Il serait bon pour un mal de crâne bien prononcé, mais au moins n'aurait-il pas à supporter l'odeur ignoble du bajmaride."


Ce côté thriller / whodunit ne suffit pas à lui seul à justifier la parenté avec Adam-Troy Castro, il faut y ajouter une intelligence artificielle (la Sentinelle, équivalent quentinien des IA-sources, et comme elles oscillant entre observation pure et interventionnisme) et surtout un personnage d'Investigatrice qui se met absolument tout le monde à dos par son mauvais caractère...


Il y a cependant, là encore, une différence de taille : avec Satia Layre (la voyageuse que j'évoquais plus haut) Emmanuel Quentin pousse ici beaucoup plus loin le curseur que ne le fait Adam-Troy Castro avec son Andrea Cort (un personnage qui est tout sauf raciste, au contraire).


L'épigraphe de Vent rouge, empruntée au célèbre essai de Primo Levi, Les Naufragés et les rescapés, annonçait déjà la couleur, pour peu qu'on se souvienne à quel endroit du livre (traduit par André Maugé) intervenait cette réflexion de l'auteur italien sur la plasticité de la mémoire : en tête (page 23) d'un chapitre (le 1) consacré aux façons différentes dont oppresseurs (nazis) et victimes (juives et/ou résistantes) décrivent la même offense.


"Oppresseur", c'est précisément le nom que les Vifs donnent à leurs anciens maîtres, contre lesquels (je l'ai déjà dit) ils se sont rebellés ; c'est aussi l'appellation qu'ils réservent à Satia Layre quand l'Investigatrice se réveille subitement ("quatre cent bourrasques" après la date prévue, page 112) et s'enquiert d'un mystérieux "artefact" (page 27, si vous pensez aux films 2001 et 2010, c'est normal, même si Emmanuel Quentin prendra un malin plaisir à inverser l'aspect du monolithe, qui de noir et rectangulaire deviendra "blanc" et "ovoïde", pages 398 et 410).


Evidemment, Satia elle-même ne voit pas les choses sous cet angle... d'où une extrême ambiguïté morale (un peu aplatie peut-être par l'épilogue, que Laird Fumble trouve d'ailleurs trop rapide, mais peu importe), qui se reflète dans la façon (magistrale dirait le Nocher des livres) dont Emmanuel Quentin orchestre sa polyphonie, par opposition plus que par concordance (rien à voir donc avec les structures narratives en vigueur chez Alain Damasio ou Jean Krug, on est plutôt du côté de Marlon James et de sa Brève histoire de sept meurtres) :

– 19 chapitres (sur 69 en comptant le prologue et l'épilogue) adoptent le point de vue de Satia (d'un Oppresseur donc), au présent et à la première personne, à laquelle elle est seule à avoir accès (comme l'a remarqué avant moi CélineDanaé) ;

– 15 chapitres (en comptant le prologue) nous offrent, au passé simple et à la troisième personne, le point de vue d'Anat, un adolescent vif réfractaire aux règles, et en tant que tel porte-parole (me semble-t-il) du peuple vif tout entier (Vent rouge est aussi, comme L'Île au trésor de Stevenson, un roman d'apprentissage) ;

– 12 chapitres (au passé simple et à la troisième personne) prennent le point de vue de Djimil, et 6, celui de Tiqfu, autrement dit deux membres de l'ordre du Souvenir régnant sur Sophis, même s'ils sont loin d'être au courant de tous les secrets de l'ordre ;

– 9 chapitres retracent le parcours criminel du Solitaire (au passé simple et à la troisième personne, avec des interruptions en italique pour marquer l'irruption soudaine d'une pensée, ici une "voix", un procédé narratif popularisé par Stephen King) ;

– enfin, 8 chapitres (incluant l'épilogue) mettent en scène (au présent et à la troisième personne, en italiques) la Sentinelle et, surtout, les nombreux points de vues dans lesquels elle se glisse momentanément (incluant ceux d'Anat et de Satia dans l'épilogue)


On le voit, tous les acteurs du drame ont accès à la narration, même si Satia est la seule à le faire à la première personne, exactement comme un Höss ou un Eichmann, avec cette différence qu'elle ne cherche pas à se réfugier derrière l'obéissance aveugle aux règles, et assume ouvertement son racisme, de façon parfois haïssable (page 209, avec une référence au système de captation des émotions propre à son monde d'origine) :

"Les joues encore rougies par la chaleur du brasier désormais éteint, j'observe ces rebuts d'humanité et j'éprouve une forme d'exaltation de les savoir ainsi affligés. J'aurais tant aimer abonder les Poumons de ce sentiment qui, j'en suis sûre, aurait contribué à la Complétude du groupe, de notre Unicité."


A l'évidence, du point de vue des archétypes science-fictifs mis en lumière par Istvan Csicsery-Ronay, et malgré sa (légère) évolution au cours du récit, Satia incarne la version impérialiste de l'Habile Homme, celui qui ne voit une planète étrangère que comme un Corps Fertile à exploiter (plutôt qu'à découvrir ou à apprivoiser) ; et si l'épilogue la met sur la touche, sa fonction est me semble-t-il reprise par les Vifs eux-même, "avides d'investir cette planète dont les territoires se sont ouverts à eux" (page 415) – un changement où je suis loin de voir un happy end, mais Emmanuel Quentin pense peut-être différemment de moi.


Au début de cette chronique, je décernais à Emmanuel Quentin le titre (envié ?) de "fils spirituel d'Ursula K. Le Guin et d'Adam-Troy Castro", mais j'aurais tout aussi bien pu évoquer le nom de Jack Vance (la "psibombe" des pages 33, 376, 380 ou 381 est un avatar du torque des Chroniques de Durdane) : à l'évidence en effet, Vent rouge est bien ce planet opera poétique promis par l'éditeur, Critic, décidément pourvoyeur de divertissements intelligents.





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