mercredi 11 février 2026

Vers l'éternité et au-delà

Programme éternité d'Anton Hur


Ces temps-ci, les junkies de l'Imaginaire, en manque de leur dose de vertige science-fictif, errent parmi les étals des librairies en se plaignant de l'incurie des dealers anglo-saxons... mais leurs geignements devraient cesser net à la lecture d'un titre tel que Programme éternité (roman lu en service de presse).


En à peine 250 pages, le roman d'Anton Hur réussit le tour de force de nous faire tomber de Charybde en Scylla, comprenez de vertige en vertige ; et à chaque fois que nous croyons nous être habitué.e.s à la sensation, le roman mute pour nous en procurer une nouvelle, tel un virus s'adaptant à son hôte – et oui, cette conception du texte littéraire, et du langage, voire de l'art, en général, comme un "parasite" vient tout droit de Burroughs, et elle est explicitement évoquée page 215 (et comme le note judicieusement le Nocher des livres, une telle conception a s'éloigne en même temps qu'elle s'approche de l'hypothèse de Sapir-Whorf).


Plus précisément (mais moins lyriquement), Programme éternité parvient à cet effet de vertiges en cascade au moyen notamment de sa structure : outre le fait que ses cinq parties s'étalent sur un nombre incalculable d'année (au moins deux siècles), comme dans, mettons, Anamnèse de Lady Star ou La Cité des nuages et des oiseaux ou encore Nout, chaque changement de temporalité est l'occasion d'explorer un type différent de récit science-fictif – mettons Solaris pour "Le Futur proche", la trilogie Molly Southbourne pour "Le Futur", le manga Claymore pour "Le Futur lointain", L'Invention de Morel pour "Le Futur très lointain" et "L'Eternité" (notez au passage que le titre initial du roman est Toward Eternity, soit peu ou prou Vers l'éternité et au-delà).


Encore plus précisément, et à l'exception de la cinquième et dernière partie (racontée à la troisième personne, pour une raison évidente, mais que je ne préciserai pas ici, pour ne pas trop vous déflorer l'intrigue), chacune des dix sections qui composent les quatre premières parties est racontée, sur un seul et même carnet traversant les siècles, par sept narrateurs différents (si l'on se fie à leurs prénoms, mais la problématique de l'identité est beaucoup plus complexe que cela dans Programme éternité) – je cite la page 179 :

"C'est un carnet ordinaire. A un moment donné de l'histoire, durant les années de grande prospérité sur Terre, il y en avait des millions comme lui : noir, cartonné, rectangulaire, réglé. Je pourrais compter combien il a de lignes, mais elles sont fines et tellement régulières que je perds le fil, que ma vision se brouille. Papier non acide, garanti cent ans. Le carnet est sûrement plus ancien, mais il a bien été traité en son temps."


Cette façon de construire un roman (d'aucuns diraient un fix-up, mais il s'agit bien d'une "seule et même histoire", page 213) autour d'un seul et même objet passant de main en main, c'est une technique bien connue dans l'histoire de la littérature, y compris d'imaginaire : comme le rappelle le dernier Bifrost (page 167), Jo Walton l'a utilisée dans une nouvelle, "La Pièce du panda", en s'inspirant du Denier du rêve de Marguerite Yourcenar ; mais Tourgueniev s'en servait déjà dans La Montre (et pour la bonne bouche, c'est aussi l'intrigue du Dieu est mort ce soir de Tome & Gazzotti).


Cette structure n'est évidemment pas gratuite, car l'un des deux novums (les postulats technologiques de départ) sur lesquels s'appuie l'histoire de Programme éternité, c'est précisément l'idée que le langage crée la conscience, et non l'inverse ; voici comment l'IA ainsi produite, Panit, résume page 77 la théorie de son concepteur :

"Le docteur Han se servait de sa spécialisation en poésie victorienne et en subjectivité moderne pour prouver que la subjectivité humaine est le produit du langage, pas exclusivement celui d'un comportement neurophysiologique émergent. Il a conçu des tests de Turing pour IA et a fini par aller jusqu'à créer sa propre IA capable de réussir ces tests."


Notez qu'exactement comme chez Valère Novarina (ou d'ailleurs comme chez la chanteuse Barbara, qui parlait dans ses mémoires de l'aspect tactile des mots) le langage est ici considéré autant pour son potentiel sensoriel (visuel ou tactile) que pour son pouvoir d'abstraction ; voyez par exemple page 138 ce que dit un personnage après qu'un poème à première vue incompréhensible lui ait traversé l'esprit :

"Je ne savais pas ce que signifiait la strophe, mais j'en ai lu les couleurs, aussi sûrement que si j'avais regardé dans l'esprit du poète et perçu la palette de ses émotions."


Le langage ne peut donc générer de la conscience que dans de l'organique (ce qui s'oppose au passage au transhumanisme, voir aussi la page 87, qui se réfère implicitement à la théorie des marqueurs somatiques d'Antonio Damasio) ; et c'est ici que va intervenir, même s'il est au départ séparé du premier, le second novum, "la transition [du] corps biologique redondant en nanodroïde" (page 13, on parle du Patient Un, qui est le même Younghun Han évoqué plus haut) :

"Chacune des cellules de son corps avait été remplacée depuis longtemps par des nanites dans le cadre d'une forme expérimentale de nanothérapie radicale, qui l'avait guéri du cancer et délivré par la même occasion de rien que moins de la mortalité."


Ainsi présenté, vous pourriez en conclure (un peu comme le Maki) que Programme éternité relève tout simplement du nanopunk (et le rapprocher par exemple de Sintonia, où ce sous-genre était surtout prégnant dans une des quatre lignes narratives) – sauf que comme je le signalais un peu plus haut, la première partie du roman relève plutôt de ce type de SF bâti comme un récit fantastique (comme Solaris de Lem ou "Contraction d'Iris" de Peter Watts), le caractère "expérimental" du traitement débouchant sur des effets secondaires imprévus (page 11, début du roman, évoquant l'Isolation d'Egan) :

"Il s'est passé quelque chose, quelque chose de si extraordinaire que je ne peux pas le mentionner dans le dossier médical officiel du Patient Un. Je le note donc ici, dans un carnet physique distinct.

Le Patient Un, notre premier participant à l'essai clinique, est porté disparu.

La vidéosurveillance de SATech, l'université sud-africaine de Sciences et de Technologie, le montre qui sort d'un local de stockage sans réapparaître de l'autre côté de la porte. Il figure sur une image et.. pas sur la suivante, où la porte se referme sur le vide qu'il occupait un instant plus tôt."


Même si les explications irrationnelles qui nous traversent fatalement l'esprit sont très vite évacués (suivant un mécanisme de fausse double explication qui est l'exact inverse d'un récit fantastique classique), et que se dessinent peu à peu d'imprévisibles conséquences rationnelles à la nanothérapie (taisons lesquelles pour ne pas trop déflorer l'intrigue là encore), le vertige demeure, chaque changement de narrateur ne faisant que le relancer.


Disant cela, j'ai l'air d'insister sur l'aspect cognitif plutôt qu'émotionnel de Programme éternité ; mais ce qui fait la force du roman, c'est aussi l'art d'Anton Hur de donner vie, au moyen de détails simples, à des personnages, marqués par le deuil, donc par la solitude (toujours comme chez Lem ou Watts, ou comme dans tout récit fantastique qui se respecte).


L'identité ayant parti lié avec la mémoire (deux des thèmes-phares du roman), on ne sera pas surpris que ces détails concernent souvent des souvenirs d'interaction avec la mère morte de Mali Beeko (la maîtresse d'oeuvre du second novum) et le mari décédé de Yonghun Han (l'initiateur du premier novum) – voici à titre d'exemple un passage qui a aussi le mérite de mettre en abyme cet art des petites touches significatives à l'oeuvre dans Programme éternité (page 49) :

"Il m'a offert un cadeau. En ouvrant le paquet, j'ai découvert, le souffle coupé, in beau livre sur Agnes Martin.

Agnes Martin était ma peintre préférée, ce dont il s'était souvenu. J'ai feuilleté l'ouvrage, bondé de reproductions de se grilles blanches, de ses rectangles – des rectangles tout simples – qui trouvaient le moyen d'exprimer clarté, chaleur, générosité et vertu. Comment ces simples rectangles quasiment monochromes arrivaient-ils à transmettre davantage d'émotions que la plupart des gens avec es mots ?"


Cet art du vertige tant cognitif qu'émotionnel persiste dans la deuxième partie, mais le questionnement identitaire prend une forme voisine, je l'ai dit plus haut, de la trilogie Molly Southbourne de Tade Thompson, auquel on pense fortement, dans le détail, pour des raisons que je vais taire, et en globalité, pour son ambiance de thriller paranoïaque et ses personnages se cachant d'une multinationale tentaculaire, Janus (ce nom évoque bien sûr l'opposition passé / avenir, également très présente dans le livre).


Cette deuxième partie a aussi le mérite de développer d'autres conséquences, sociales cette fois-ci, des deux novums initiaux – des conséquences qui étaient largement en germe dans la première partie, où Panit soulignait la naïveté de Mali quant à l'utilité de la poésie (page 80, on pense évidemment aussi à la SF, qui a tout autant servi les ambitions coloniales, voir par exemple cet article d'Istvan Csicsery-Ronay, déjà cité ici ; on pense aussi à La Haine de la musique de Pascal Quignard, la musique jouant aussi un grand rôle dans Programme éternité) :

"Je ne lui ai pas dit qu'à l'époque victorienne la poésie et le canon littéraire n'étaient pas faits que de fleurs, de coeurs et de femmes mélancoliques en robes longues. Que la littérature servait en réalité à justifier et encourager l'impérialisme britannique militant dans le monde entier, y compris dans le pays où elle habitait à ce moment-là. Que la littérature servait beaucoup à la propagande politique, comme justification indirecte de l'assujettissement et de la domestication de l'Autre colonial, tel un geste spectaculaire pour montrer la supériorité supposée de la race blanche, de la nation anglaise."


L'idée (classique) sous-jacente est que toute invention humaine, même quand elle n'a pas été explicitement conçue dans ce but, finit toujours par être utilisée pour exterminer autrui, au grand dam des humains qui rêvaient d'un monde meilleur ; voyez ce que dit la mère de Roa (un des personnages-clés de cette seconde partie) page 109 :

"Yeona et moi pensions construire un monde où la guerre serait un anachronisme. Nous étions nombreux à penser ainsi, à l'époque. Mais aussi longtemps qu'existera la nature humaine, il n'y aura pas d'évolution. Rien que la guerre. La guerre en permanence."


Programme éternité bascule alors logiquement, dans sa troisième partie, tout à la fois dans la SF (anti-)militariste, la SF dystopique et la SF de résistance ; on peut penser à 1984, au récent Cuirassés, mais à mon avis l'oeuvre qui se rapproche le plus de cette partie est le manga Claymore de Norihiro Yagi, où l'on retrouve les mêmes problématiques de la chair à canon féminine tentant autant de se singulariser que de survivre dans un monde foncièrement hostile – voyez par exemple ces réflexions d'une soldate fascinée par un objet trouvé sur une plage de Thaïlande (page 148) :

"J'ai perdu le coquillage. Mais j'ai ce souvenir. J'ai perdu l'émotion, mais je me la rappelle. Il m'en reste l'histoire. Et ça me suffit. Je n'ai pas besoin de posséder davantage. J'ai appris que je n'ai besoin de rien d'autre pour être moi-même. De rien d'autre que le souvenir et l'histoire."


Cet extrait l'aura fait entrevoir j'espère, cette troisième partie, peut-être parce qu'elle met en avant la famille qu'on se construit plutôt que celle dont on hérite, est clairement un des sommets émotionnels et cognitifs de l'oeuvre, Anton Hur poussant toujours plus loin l'extrapolation à partir de son double novum, vers l'éternité et au-delà...


Anton Hur a eu l'intelligence de garder les quatrième et cinquième parties suffisamment brèves pour ne pas entamer l'impact de la troisième partie ; en faisant écho à la première, ces parties conclusives bouclent littéralement le roman sur lui-même, d'une façon qui évoque irrésistiblement L'Invention de Morel de Bioy Casares – et comme dans le roman argentin, la solution, apparemment idéale, apportée au problème de la perte cache en fait une réalité beaucoup plus sombre (je n'en dirai pas plus pour ne pas déflorer l'intrigue, là encore).


Tout au long de cette chronique, j'ai parlé de famille, de deuil, de transmission et de métamorphose (via nanites, mais pas que) ; et si vous hantez régulièrement mon donjon littéraire (trahissant ainsi un certain masochisme, mais c'est votre affaire), vous n'aurez pas manqué de remarquer que cette quadruple constellation thématique définit ce que j'appelle la résilience-fiction (outre les nouvelles de Thomas Day, Olivier Goncalves, Aiki Mira & Audrey Pleynet évoquées dans la chronique consacrée à cet hypothétique sous-genre, voyez aussi celles de Wu Ming-Yi dans Soleil.s ou de Peter Watts dans le dernier Bifrost).


Déployée sur tout un roman, cette résilience-fiction révèle me semble-t-il tout son potentiel, celui d'une troisième voie ouverte entre la dystopie (qui est la pente naturelle du capitalisme, donc qui risque fort d'être au rendez-vous de notre histoire, sous une forme ou une autre) et l'utopie (qui ne pourrait advenir qu'au prix de renoncements volontaires à ce que l'Histoire nous confisquera de toute façon, voir Dessous Cocanha).


Programme éternité prend en effet en compte autant les tendances négatives (l'idéologie belliciste) que positives de l'humanité (la culture comme surplus utopique, pour reprendre une expression d'Ernst Bloch), d'où un mélange détonant entre pessimisme quant au devenir de l'espèce humaine en elle-même et optimisme quant à la persistance de ses productions culturelles (page 228) :

"La poésie survivra-t-elle ?

Je pense que oui.

Sous une forme ou sous une autre.

Elle est dans la structure même de l'univers, et elle finira par nous survivre."


Programme éternité, la structure même de la SF, qui survivra dans un coin de votre cerveau après lecture ? Je le parierai volontiers.






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